AES : Le Burkina Faso, le Mali et le Niger veulent mettre leurs ressources stratégiques au service d’une même stratégie économique.
Le Burkina Faso, le Mali et le Niger veulent franchir une nouvelle étape dans leur intégration. Réunis à Ouagadougou depuis le 10 août 2026, des experts et hauts responsables des trois pays travaillent à l’harmonisation de leurs politiques dans les secteurs de l’énergie, des mines et du pétrole. Cinq instruments structurants sont au cœur des discussions, avec une ambition affichée : réduire les divergences réglementaires, favoriser la transformation locale des ressources et construire les bases d’une souveraineté énergétique et minière à l’échelle de l’AES.
Après avoir construit leur rapprochement autour des questions sécuritaires et politiques, les trois pays de la Confédération des États du Sahel cherchent désormais à donner davantage de contenu économique à leur projet commun.
La rencontre ouverte à Ouagadougou constitue, à cet égard, un rendez-vous important. Organisée du 10 au 13 août 2026, elle réunit des délégations du Burkina Faso, du Mali et du Niger pour préparer la première réunion des ministres chargés de l’Énergie, des Mines et du Pétrole de l’espace AES. Les experts doivent examiner les textes avant leur adoption au niveau ministériel.
L’objectif est de parvenir à des règles et orientations suffisamment communes pour que les trois économies puissent davantage agir ensemble dans des secteurs considérés comme stratégiques.
Pour Lassana Guindo, conseiller technique au ministère malien des Mines, l’harmonisation répond à une logique simple : trois pays disposant de ressources minières importantes ne peuvent durablement fonctionner avec des politiques trop différentes.
Cinq textes pour poser les fondations
Les travaux portent sur cinq instruments structurants.
Le premier concerne un cadre général d’exploitation des ressources énergétiques et minières de l’AES.
Le deuxième vise à établir un cadre harmonisé des politiques énergétiques des trois États.
Le troisième porte sur un cadre harmonisé des politiques minières.
Les participants examinent également un mémorandum d’entente pour l’institution de la Semaine de l’Énergie et des Mines de l’AES, ainsi que la note conceptuelle qui doit accompagner cette initiative.
Derrière cette architecture juridique et institutionnelle se trouve un enjeu économique beaucoup plus concret : éviter que les différences de réglementation entre les trois pays ne compliquent la construction d’un espace économique intégré.
L’harmonisation pourrait notamment faciliter la coopération entre administrations, entreprises et investisseurs et permettre aux trois États de mieux coordonner leurs politiques publiques.
Transformer au lieu d’exporter
Le cœur de la stratégie défendue à Ouagadougou tient dans une idée : ne plus se contenter d’extraire les ressources, mais capter davantage de valeur sur place.
Le Burkina Faso, le Mali et le Niger disposent d’importantes ressources minières et énergétiques. L’or occupe une place majeure dans les économies des trois pays, tandis que le Niger dispose notamment de ressources pétrolières et d’uranium. Le potentiel énergétique repose également sur des ressources solaires et hydrauliques.
Mais l’existence d’une ressource naturelle ne garantit pas automatiquement le développement industriel.
Une matière première exportée sans transformation génère moins d’activités économiques locales qu’une chaîne de valeur intégrant transformation, services, transport, maintenance, ingénierie et fabrication d’équipements.
C’est précisément ce changement de logique que les responsables de l’AES veulent favoriser.
Le secrétaire général du ministère burkinabè chargé de l’Énergie et des Mines, Doulaye Sanou, a appelé à passer de « l’exportation massive » à la transformation locale et à renforcer le contenu local. Il a également insisté sur la nécessité de mobiliser davantage l’expertise sahélienne.
Le contenu local comme nouveau levier
Le concept de contenu local est central dans cette démarche.
Il consiste à faire en sorte qu’une part plus importante des dépenses liées aux activités minières et énergétiques bénéficie aux entreprises et aux travailleurs du pays où les ressources sont exploitées.
Pour les trois pays, l’enjeu est considérable.
Une mine peut produire des centaines de millions, voire des milliards de francs CFA de valeur sans nécessairement provoquer un effet suffisamment important sur le reste de l’économie si les équipements, les services spécialisés et une grande partie des compétences sont importés.
À l’inverse, le développement de fournisseurs locaux peut créer un écosystème autour des mines : transport, maintenance, sécurité, restauration, ingénierie, formation, fabrication et services financiers.
La stratégie de l’AES consiste donc à chercher un effet multiplicateur plus important de ses ressources naturelles.
Énergie, mutualiser les potentiels
L’énergie constitue l’autre grand pilier de cette coopération.
L’objectif affiché est notamment de favoriser l’interconnexion des réseaux et une meilleure valorisation des potentiels solaire et hydraulique.
Pour des économies confrontées à des besoins importants en électricité, cette dimension est loin d’être secondaire.
L’industrie minière elle-même est fortement consommatrice d’énergie. Une politique minière ambitieuse nécessite donc une politique énergétique capable d’accompagner les investissements.
La logique pourrait ainsi devenir circulaire : davantage d’énergie disponible permettrait davantage de transformation industrielle, tandis qu’une industrie plus développée créerait à son tour une demande et des revenus susceptibles de soutenir les investissements énergétiques.
C’est l’un des intérêts potentiels d’une approche commune.
Un front commun contre la fraude et l’orpaillage illicite
L’harmonisation recherchée ne concerne pas uniquement les investisseurs et les entreprises formelles.
Les autorités veulent également mieux lutter contre les activités qui échappent au contrôle des États.
Fraude, corruption, orpaillage illicite et trafic de substances minières figurent parmi les préoccupations mises en avant lors de la rencontre. La protection de l’environnement, des communautés riveraines et des travailleurs est également intégrée aux objectifs.
Cette dimension est particulièrement importante dans une région où l’exploitation artisanale de l’or représente à la fois une source de revenus pour de nombreuses populations et un défi majeur pour les administrations.
Une réglementation commune pourrait permettre de mieux coordonner le contrôle des flux de minerais et de renforcer la traçabilité.
L’AES veut aussi attirer des investisseurs, mais différemment
La recherche de souveraineté économique ne signifie pas nécessairement la fermeture aux investisseurs étrangers.
Les documents examinés à Ouagadougou mettent plutôt l’accent sur la mobilisation d’investissements compatibles avec les priorités des États et davantage orientés vers la transformation locale. La future Semaine de l’Énergie et des Mines de l’AES doit notamment servir de plateforme pour promouvoir les politiques du secteur, valoriser les potentialités et mobiliser des investisseurs.
L’enjeu sera donc de trouver un équilibre entre contrôle national, attractivité des capitaux et capacité à développer une véritable industrie locale.
Car pour transformer une ressource minière en produit industriel, les États auront besoin de capitaux, de technologies, d’équipements et de compétences.
La souveraineté économique ne se mesure donc pas uniquement à la propriété d’une mine. Elle se mesure aussi à la capacité de maîtriser une part croissante de la chaîne de valeur.
Le vrai test sera l’application
C’est probablement là que se trouve le principal défi de cette initiative.
Adopter des textes communs constitue une première étape. Les rendre opérationnels en constitue une autre.
Le représentant nigérien Abdou Ousseni a justement insisté sur la nécessité de produire des textes non seulement juridiquement cohérents, mais surtout applicables et capables de favoriser la transformation des ressources naturelles locales.
Cette exigence est essentielle.
Une harmonisation réussie devra produire des effets mesurables : davantage d’investissements productifs, plus de transformation locale, davantage d’entreprises sahéliennes dans les chaînes de valeur, une meilleure circulation de l’énergie et une augmentation des recettes générées localement.
Autrement dit, le succès ne se mesurera pas au nombre de documents signés, mais à ce qu’ils changeront dans les mines, les centrales électriques, les usines et les comptes publics.
Une nouvelle bataille autour de la valeur ajoutée
Pour le Burkina Faso, le Mali et le Niger, l’enjeu dépasse finalement la seule coordination des politiques minières et énergétiques.
Il s’agit de tenter de transformer un avantage naturel en avantage industriel.
L’AES dispose de ressources importantes. Mais la richesse d’un sous-sol ne devient véritablement un moteur de développement que lorsqu’elle se traduit en emplois, en compétences, en infrastructures, en entreprises et en recettes publiques.
La réunion de Ouagadougou marque donc une nouvelle étape dans la construction économique de l’espace confédéral.
L’AES veut désormais parler d’une seule voix sur ses ressources stratégiques. Reste le plus difficile : faire en sorte que cette voix commune ne s’arrête pas aux textes et aux discours, mais qu’elle se traduise par davantage de valeur créée, transformée et conservée au Sahel. Dans la bataille des matières premières, posséder la ressource est un avantage. Maîtriser sa chaîne de valeur sera le véritable pouvoir.
La Rédaction



