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Côte d’Ivoire : Quand la forêt commence à payer ses gardiens.

Trois villages ivoiriens viennent de recevoir une première enveloppe de 62,8 millions de FCFA au titre de crédits carbone liés à la conservation forestière. Le dispositif, qui doit atteindre près de 88,9 millions de FCFA pour ces communautés, illustre une nouvelle logique économique : rémunérer les populations locales lorsque leurs efforts permettent de préserver les forêts et de générer des bénéfices environnementaux.

La conservation devient une activité économique

En Côte d’Ivoire, protéger une forêt ne relève plus seulement de la responsabilité de l’État ou des organisations environnementales. Le pays cherche désormais à donner une valeur économique au travail réalisé par les communautés rurales.

Trois villages viennent ainsi de bénéficier d’un premier paiement de 62,8 millions de FCFA sous forme de crédits carbone, selon une information publiée le 12 août 2026. Cette première tranche s’inscrit dans une enveloppe globale de 88,85 millions de FCFA destinée aux trois localités concernées.

Le principe est relativement simple : lorsqu’une communauté contribue à conserver une forêt ou à éviter sa dégradation, les émissions de carbone qui ont ainsi été évitées peuvent être valorisées sur le marché carbone. Une partie des revenus revient alors aux acteurs locaux qui participent à cette conservation.

Ce mécanisme change progressivement la manière de considérer la forêt : d’un espace longtemps perçu comme une réserve de terres ou de ressources, elle devient également un actif environnemental susceptible de générer des revenus.

Les communautés au cœur du mécanisme

Le système des paiements pour services environnementaux, ou PSE, repose justement sur cette logique.

En Côte d’Ivoire, le mécanisme est conçu comme un dispositif financier fondé sur le paiement au résultat. Les acteurs locaux sont rémunérés lorsqu’ils adoptent et maintiennent des pratiques permettant de réduire la déforestation ou de préserver les ressources naturelles. Le PSE constitue également un instrument de la stratégie nationale REDD+ du pays.

L’objectif dépasse donc la simple distribution d’argent.

Il s’agit de créer une incitation économique pour que les populations aient davantage intérêt à conserver les arbres qu’à les abattre. Dans les zones rurales où l’agriculture constitue souvent la principale source de revenus, cette équation est déterminante.

La question devient alors : combien vaut une forêt lorsqu’elle reste debout ?

Un enjeu majeur pour la Côte d’Ivoire

Cette question prend une importance particulière dans un pays qui a connu une forte réduction de son couvert forestier.

Selon le ministère ivoirien de l’Environnement et de la Transition écologique, la Côte d’Ivoire est passée d’environ 16 millions d’hectares de forêts dans les années 1960 à près de 3 millions d’hectares aujourd’hui, soit moins de 10 % du territoire. Cette dégradation affecte la biodiversité, les ressources en eau et les revenus agricoles.

Le gouvernement vise désormais un taux de couverture forestière de 20 % à l’horizon 2030. Cette ambition suppose de protéger les forêts encore existantes, mais aussi de restaurer les espaces dégradés.

La dimension économique est loin d’être secondaire.

Le ministère estime que les conséquences du changement climatique pourraient réduire jusqu’à 13 % le PIB réel ivoirien d’ici 2050, tandis que près de 1,63 million de personnes supplémentaires pourraient basculer dans la pauvreté sans mesures ambitieuses d’adaptation et de résilience.

La conservation forestière devient donc aussi une question de protection du potentiel économique du pays.

Le carbone comme nouvelle source de revenus ruraux

Le paiement accordé aux trois villages illustre une évolution plus large des mécanismes de financement climatique.

Dans le modèle traditionnel, une communauté peut supporter le coût de la protection d’une forêt sans nécessairement bénéficier directement de la valeur économique créée par cette conservation.

Le marché carbone cherche à modifier cette équation.

La préservation des arbres permet de maintenir du carbone stocké dans les écosystèmes et d’éviter certaines émissions. Ces résultats peuvent être quantifiés, vérifiés puis transformés en crédits carbone. Leur commercialisation permet ensuite de générer des ressources susceptibles d’être redistribuées aux communautés impliquées.

Pour les villages, le carbone peut donc devenir une nouvelle source de revenus, à condition que les règles de partage soient transparentes et que les résultats environnementaux soient correctement mesurés.

Des investissements qui se multiplient

Le paiement aux trois villages intervient alors que la Côte d’Ivoire multiplie les programmes de conservation et de restauration.

En juin 2026, le ministère des Eaux et Forêts a lancé une nouvelle campagne de restauration forestière avec le groupe Eni Côte d’Ivoire. Le programme prévoit notamment la restauration de plus de 600 hectares de forêts classées prioritaires dans une première phase et vise, à terme, la conservation et la restauration de 14 forêts classées couvrant environ 145 000 hectares, avec près de 12 millions d’arbres indigènes à planter.

Fin juillet, un autre projet porté avec Olam Agri, AGROMAP NBS et la Plateforme mondiale pour le caoutchouc naturel durable prévoyait la plantation de 250 000 arbres sur 250 hectares, avec plus de 4 000 bénéficiaires directs dans cinq régions. Le projet associe restauration des terres et amélioration des moyens de subsistance.

Cette multiplication des initiatives traduit une tendance : la restauration forestière tend à devenir un secteur économique à part entière, à la croisée de l’agriculture, de la finance climatique, de la biodiversité et du développement rural.

Le défi, transformer l’argent en forêt durable

Pour autant, le financement carbone n’est pas une solution magique.

La réussite du dispositif dépendra de la capacité à mesurer réellement les résultats obtenus, à garantir la transparence des paiements et à maintenir les communautés dans la durée.

Le mécanisme PSE ivoirien a d’ailleurs été conçu autour d’une logique contractuelle et de paiement au résultat. Le pays travaille depuis plusieurs années à renforcer son cadre méthodologique et réglementaire afin de permettre une mise en œuvre plus large.

L’enjeu est également social. Si la conservation doit devenir économiquement intéressante, les populations doivent percevoir concrètement les bénéfices de la protection des forêts.

Avec ces 62,8 millions de FCFA versés en première tranche, la Côte d’Ivoire expérimente une idée appelée à prendre de l’ampleur : faire de la forêt non plus seulement un patrimoine à protéger, mais un capital naturel capable de rémunérer ceux qui le préservent. Reste maintenant le plus difficile : démontrer que l’argent du carbone peut rester suffisamment longtemps au pied des arbres pour que les arbres, eux, restent debout.

La Rédaction

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