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Mali : A Kigali, Abdoulaye Diop pousse l’Afrique vers la souveraineté technologique.

À Kigali, le Mali a porté un message qui dépasse désormais le seul cadre militaire : l’Afrique doit cesser d’être uniquement acheteuse de technologies de défense et commencer à les concevoir, les produire et les maîtriser.

Une nouvelle bataille autour de la technologie

La guerre moderne change rapidement de visage. Les drones, l’intelligence artificielle et les systèmes autonomes occupent une place croissante dans le renseignement, la surveillance et les opérations militaires. Pour les États africains, cette évolution pose une question qui dépasse largement l’acquisition d’équipements : qui contrôle la technologie contrôle-t-il aussi une partie de la capacité de décision ?

C’est autour de cette problématique que s’est tenue à Kigali la deuxième session de l’ISCA, consacrée notamment à l’évolution du paysage sécuritaire africain et à l’impact des systèmes autonomes sur la défense.

Co animateur du panel inaugural, Abdoulaye Diop a estimé que les mutations technologiques rendaient indispensable le renforcement de la souveraineté et de l’autonomie stratégique des États africains. Il s’est appuyé sur l’expérience malienne dans la lutte contre les groupes armés pour défendre une plus grande capacité africaine à décider et agir dans les missions régaliennes.

Sortir du statut de simple acheteur

Le message de Bamako est particulièrement clair : l’Afrique ne devrait plus se limiter à acheter des équipements conçus ailleurs.

Abdoulaye Diop a appelé le continent à évoluer progressivement « du statut d’acheteur et d’utilisateur à celui d’acteur », en participant à la conception, à la production, à l’utilisation et à la maintenance des équipements de défense de nouvelle génération.

Derrière cette ambition se trouve un enjeu économique considérable.

Un drone acheté à l’étranger ne représente pas uniquement une dépense d’équipement. Il implique aussi des coûts de maintenance, de formation, de pièces détachées, de logiciels et parfois de dépendance technologique. À l’inverse, développer localement certaines capacités permettrait de conserver une partie de cette valeur dans les économies africaines.

La souveraineté technologique devient ainsi une question industrielle.

L’intelligence artificielle comme nouvelle frontière

L’intelligence artificielle occupe une place centrale dans cette réflexion.

Pour le ministre malien, la montée en puissance de ces technologies impose aux pays africains d’investir dans les compétences et la formation de leur jeunesse. Le Mali a notamment mis en avant les initiatives engagées pour former des jeunes aux nouvelles technologies et à l’intelligence artificielle.

Cette dimension est essentielle. La technologie ne se résume pas aux machines.

Derrière un système autonome se trouvent des ingénieurs, des développeurs, des spécialistes des données, des experts en cybersécurité, des électroniciens et des techniciens capables d’assurer la maintenance.

Pour l’Afrique, le véritable investissement pourrait donc être moins dans l’achat immédiat de technologies que dans la constitution d’un capital humain capable de les comprendre et de les développer.

L’AES mise en avant comme modèle régional

À Kigali, Abdoulaye Diop a également présenté la Confédération des États du Sahel (AES), qui réunit le Mali, le Burkina Faso et le Niger, comme une illustration de la volonté de ces trois pays de renforcer leur prise en charge collective des questions sécuritaires.

Cette approche repose sur une logique de coopération régionale et de leadership africain face aux menaces transfrontalières. Pour Bamako, les réponses nationales isolées ne suffisent pas face à des groupes armés qui évoluent au-delà des frontières.

Le ministre a par ailleurs dénoncé ce qu’il présente comme différentes formes d’ingérences extérieures dans les conflits sahéliens, évoquant notamment des équipements et des drones dont bénéficieraient certains groupes armés. Ces accusations relèvent de la position exprimée par les autorités maliennes et ne doivent pas être présentées comme des faits indépendamment établis.

Une industrie de défense à construire

L’un des points les plus importants du discours malien concerne finalement la création d’une industrie africaine de défense.

L’objectif ne serait plus seulement de disposer de forces armées capables d’utiliser des équipements modernes, mais également de développer progressivement les capacités industrielles nécessaires à leur conception et à leur maintenance.

Le chantier est immense.

Il suppose des investissements dans la recherche, les universités, les infrastructures numériques, les chaînes industrielles et la formation. Il nécessite également des partenariats entre États, entreprises privées et centres de recherche.

Le Rwanda, pays hôte de la conférence, a lui aussi insisté sur cette nécessité. Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a appelé l’Afrique à investir dans ses propres capacités afin de développer les compétences, renforcer les institutions et concevoir des solutions adaptées aux réalités du continent.

Un enjeu qui dépasse la défense

L’intérêt économique de cette stratégie ne se limite pas aux équipements militaires.

Les mêmes technologies peuvent être utilisées dans la surveillance des frontières, la protection des infrastructures critiques, la sécurité maritime, l’agriculture, les transports ou encore la gestion des ressources naturelles.

Le directeur exécutif de l’ISCA, le lieutenant-général à la retraite Frank Mushyo Kamanzi, a notamment souligné le potentiel des systèmes autonomes pour améliorer le renseignement, renforcer la sécurité maritime, protéger les infrastructures critiques et réduire l’exposition du personnel militaire et de sécurité aux risques.

Pour l’Afrique, la question est donc aussi celle de la productivité et de la compétitivité futures.

Maîtriser l’IA, les drones et les systèmes autonomes pourrait permettre à des entreprises africaines de développer des solutions adaptées aux réalités locales, plutôt que de dépendre systématiquement de produits conçus pour d’autres marchés.

Le véritable coût de la souveraineté

Mais transformer cette ambition en réalité exigera des moyens.

Une autonomie technologique ne se décrète pas. Elle se construit sur plusieurs années, avec des budgets de recherche, des infrastructures, des formations et un environnement favorable à l’innovation.

Le risque serait de confondre souveraineté technologique et simple accumulation d’équipements. Acheter davantage de drones ne signifie pas nécessairement être plus autonome.

La véritable autonomie commence lorsque le pays est capable de comprendre la technologie, de la modifier, de la maintenir et, idéalement, d’en produire une partie.

À Kigali, le Mali a donc posé une question qui concerne l’ensemble du continent : l’Afrique veut-elle rester le marché des technologies du futur ou participer à leur création ?

La réponse ne se trouvera pas uniquement dans les ministères de la Défense. Elle se jouera aussi dans les universités, les laboratoires, les start-ups et les entreprises industrielles. Car dans la nouvelle économie de la puissance, la souveraineté ne se mesure plus seulement à la taille d’une armée. Elle se mesure aussi à la capacité de fabriquer, programmer et maîtriser les outils qui feront la guerre et l’économie de demain.

La Rédaction

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