Mali : Le déficit d’engrais met sous pression les ambitions de la campagne agricole 2026-2027.
Avec près de 12 millions de tonnes de céréales et 598 500 tonnes de coton visées, le Mali aborde la campagne agricole avec des objectifs élevés. Mais l’accès aux engrais, dont les stocks restent très insuffisants, constitue désormais l’un des principaux risques pour les rendements et les revenus des producteurs.
La campagne agricole 2026-2027 devait être celle de la montée en puissance. Le Mali ambitionne de porter sa production céréalière à près de 11,92 millions de tonnes et sa production de coton-graine à 598 500 tonnes. Mais derrière ces objectifs, une contrainte se fait de plus en plus visible : la disponibilité des engrais.
Sur le terrain, les retards et les insuffisances d’intrants commencent déjà à modifier les choix des producteurs. Dans la région de Dioïla, au cœur du bassin cotonnier du sud du pays, plus de 12 000 hectares ont ainsi été reconvertis, selon les autorités locales de la CMDT. Le phénomène rappelle une réalité souvent moins visible dans les statistiques agricoles : une bonne pluviométrie ne suffit pas à garantir une bonne campagne lorsque les producteurs ne disposent pas à temps des intrants nécessaires.
Des objectifs agricoles particulièrement ambitieux
Pour 2026, le gouvernement malien a fixé la barre haut. Le Plan de campagne agricole prévoit une production de 11 916 750 tonnes de céréales et 598 500 tonnes de coton-graine.
Ces objectifs représentent une progression importante par rapport au bilan de la campagne 2025, qui avait enregistré 11 452 540 tonnes de céréales et 433 700 tonnes de coton, selon les données présentées par le gouvernement. Pour accompagner cette ambition, les autorités avaient prévu la mise à disposition de 1 519 030 tonnes d’engrais, dont 284 495 tonnes destinées à la filière coton.
Le dispositif repose également sur la subvention des intrants. Le prix du sac de 50 kilogrammes d’engrais minéraux a été fixé à 15 000 FCFA, tandis que celui de l’engrais organique reste à 3 000 FCFA. Une politique destinée à limiter le coût supporté par les agriculteurs et à préserver leur capacité de production.
Mais entre l’objectif fixé sur le papier et la disponibilité réelle dans les zones de production, le fossé semble encore important.
Les stocks restent très en dessous des besoins
Le signal le plus préoccupant vient des données du Système mondial d’information et d’alerte rapide de la FAO. Selon les informations publiées fin août et reprises le 8 septembre, les stocks d’engrais disponibles au Mali ne représentaient que 22 % des besoins nationaux.
Cette tension s’est accompagnée d’une progression des prix sur le marché. Entre février et mars, le prix de l’urée aurait augmenté de 19 %, celui des engrais composés NPK de 16 % et celui du DAP de 8 %.
La situation est d’autant plus sensible que les engrais interviennent directement dans la capacité des exploitations à maintenir leurs rendements. Pour un producteur, un retard d’approvisionnement peut signifier une application tardive, une réduction des doses utilisées ou, dans certains cas, une modification complète du programme de culture.
C’est précisément ce que commencent à montrer certaines zones agricoles.
À Dioïla, plus de 12 000 hectares reconvertis
Les 5 et 6 septembre, le ministre de l’Agriculture, Ibrahima Samaké, s’est rendu dans la région de Dioïla pour évaluer l’évolution de la campagne.
À Fana, la direction locale de la CMDT a fait état de la reconversion de 12 123 hectares, en raison notamment de l’insuffisance et du retard des intrants agricoles. Autrement dit, certaines superficies initialement prévues pour une culture donnée ont dû être réorientées, conséquence directe des difficultés d’accès aux facteurs de production.
Dans la zone de Dioïla, les superficies consacrées aux céréales sont estimées à 305 791 hectares, contre 305 948 hectares lors de la campagne précédente. L’écart est limité, mais il intervient dans un contexte où les autorités cherchent précisément à accroître fortement la production nationale.
Le gouvernement ne considère toutefois pas la campagne comme compromise. Lors d’un conseil de cabinets élargi tenu le 20 août, les autorités faisaient état de 7,05 millions d’hectares emblavés et poursuivaient le suivi des différentes composantes de la campagne, tout en prévoyant des mesures correctives.
Une équation difficile pour la filière coton
La question des engrais prend une dimension particulière dans le coton. Avec un objectif de 598 500 tonnes, contre 433 700 tonnes enregistrées en 2025, le Mali mise sur une progression de plus de 160 000 tonnes.
Cette ambition est stratégique. Le coton constitue l’une des principales sources de revenus du monde rural et représente un secteur important pour les exportations du pays.
Mais augmenter la production suppose de réunir plusieurs conditions simultanément : des superficies suffisantes, des semences disponibles, des engrais accessibles, des pluies correctement réparties et une capacité d’encadrement des producteurs.
Si l’un de ces maillons se fragilise, l’objectif global devient plus difficile à atteindre.
La reconversion de 12 123 hectares enregistrée à Fana constitue ainsi un indicateur à surveiller. Elle ne permet pas, à elle seule, de conclure à une baisse nationale de la production cotonnière. Elle montre cependant que les tensions sur les intrants ont déjà des effets concrets sur les choix de production.
Le prix subventionné ne règle pas le problème de disponibilité
La politique de subvention constitue un amortisseur important pour les producteurs. Mais elle ne peut être pleinement efficace que si les engrais sont effectivement disponibles dans les zones de production et au moment où les cultures en ont besoin.
C’est toute la difficulté actuelle.
Un sac vendu à 15 000 FCFA reste théoriquement accessible au producteur bénéficiaire de la subvention. Mais si le produit arrive après la période optimale d’application, ou s’il n’est pas disponible en quantité suffisante, le problème du prix laisse place à celui de la logistique.
La question n’est donc plus seulement de savoir combien coûte l’engrais. Elle consiste aussi à déterminer combien de tonnes sont effectivement disponibles, où elles se trouvent et à quel moment elles parviennent aux exploitations.
Les pluies apportent un répit, mais pas une solution
La disponibilité des engrais n’est pas la seule difficulté de la campagne.
La FAO relève également une répartition irrégulière des précipitations, malgré des cumuls globalement proches des moyennes jusqu’au début du mois d’août. Certaines zones ont dû procéder à des ressemis.
L’insécurité complique en outre l’accès à certains champs, perturbe les déplacements et renchérit la circulation des marchandises agricoles.
Le Mali se retrouve ainsi face à une équation à plusieurs variables : produire davantage avec des intrants parfois difficiles à acheminer, dans un environnement climatique plus incertain et dans certaines zones marqué par les contraintes sécuritaires.
Un appui marocain, mais un besoin structurel
Pour renforcer l’approvisionnement, le Maroc a remis au Mali, le 2 septembre, 1 000 tonnes de DAP. Ces engrais doivent notamment être orientés vers les grandes zones rizicoles, dont l’Office du Niger.
Cette contribution peut apporter un soulagement ponctuel. Elle ne règle toutefois pas la question de fond : la capacité du Mali à sécuriser durablement son approvisionnement en fertilisants.
L’enjeu dépasse donc la seule campagne 2026-2027. Il touche à la résilience du système agricole malien.
La dépendance aux marchés extérieurs, les coûts logistiques, les difficultés de transport et les tensions sur les prix internationaux peuvent rapidement se répercuter sur le producteur, puis sur le consommateur.
Derrière l’engrais, la question des prix alimentaires
L’impact potentiel ne s’arrête pas aux exploitations agricoles.
Moins d’engrais ou des applications tardives peuvent peser sur les rendements. Une baisse des rendements peut ensuite réduire l’offre disponible sur les marchés. Et lorsque l’offre diminue alors que la demande reste élevée, la pression sur les prix alimentaires peut augmenter.
Le sujet des engrais devient donc également une question de pouvoir d’achat et de sécurité alimentaire.
La campagne précédente avait permis au Mali de produire environ 11,6 millions de tonnes de céréales, soit une performance supérieure à la moyenne des cinq dernières années. Pourtant, environ 1,56 million de personnes étaient encore confrontées à une situation d’insécurité alimentaire aiguë entre juin et août 2026, notamment dans les zones touchées par les conflits.
Cette situation rappelle que la performance agricole nationale ne se mesure pas uniquement au volume produit. Il faut également regarder où cette production est réalisée, à quel coût, comment elle circule et dans quelle mesure elle reste accessible aux populations.
Le véritable test sera celui des rendements
Pour l’heure, le Mali n’est pas face à une campagne agricole condamnée. Les superficies emblavées restent importantes et les autorités poursuivent le suivi de terrain.
Mais le déficit d’engrais constitue désormais un risque clairement identifié.
Le véritable indicateur à surveiller dans les prochaines semaines sera donc moins le nombre d’hectares annoncés que le rendement effectivement obtenu sur ces superficies. Car une campagne peut afficher des millions d’hectares emblavés tout en décevant si les cultures n’ont pas reçu les intrants nécessaires au bon moment.
Pour le Mali, l’enjeu est finalement simple à formuler : transformer une ambition de près de 12 millions de tonnes de céréales et de près de 600 000 tonnes de coton en une production réelle, malgré les contraintes d’approvisionnement.
Dans les champs, cette équation ne se résoudra pas avec des objectifs. Elle se jouera dans la disponibilité d’un sac d’engrais, au bon endroit, au bon moment. Et cette année, c’est peut-être là que se décidera une partie du bilan agricole malien.
La Rédaction



