Côte d’Ivoire : San-Pédro veut devenir la porte ferroviaire des minerais de Guinée et du Mali.
La Côte d’Ivoire veut changer d’échelle dans le transport ferroviaire régional. À l’ouverture de la 5e édition du Salon des infrastructures d’Abidjan, jeudi 17 septembre 2026, le Premier ministre Robert Beugré Mambé a annoncé l’ambition de développer une liaison ferroviaire reliant San-Pédro à Odienné, puis aux frontières de la Guinée et du Mali. Derrière cette annonce se dessine un projet à vocation minière et logistique qui pourrait renforcer le rôle du port de San-Pédro dans les échanges avec l’hinterland ouest-africain.
L’objectif affiché est double : désenclaver le nord-ouest ivoirien et faire du port de San-Pédro une plateforme capable d’absorber une partie des flux miniers et commerciaux provenant de l’intérieur du pays et des États voisins.
San-Pédro au cœur d’un futur corridor minier
Devant les acteurs du secteur des infrastructures réunis à Abidjan, Robert Beugré Mambé a présenté le chemin de fer comme l’un des instruments devant accompagner la transformation économique de l’ouest ivoirien.
La liaison envisagée partirait du port de San-Pédro, dans le sud-ouest du pays, pour remonter vers Odienné, avant de rejoindre les frontières malienne et guinéenne. Le Premier ministre a expliqué que cette infrastructure devait notamment permettre d’alimenter le port de San-Pédro, dont les capacités doivent être renforcées, et d’acheminer les productions minières vers les installations portuaires et industrielles.
L’ambition dépasse ainsi la seule construction d’une voie ferrée. Il s’agit de créer un corridor reliant des zones de production à un débouché maritime, avec la perspective de développer autour de cette infrastructure des activités de transformation et de services.
Un projet déjà étudié par la Côte d’Ivoire
Si l’annonce politique donne une nouvelle visibilité au projet, l’idée d’une liaison San-Pédro–Odienné–Mali n’est pas nouvelle.
La Société ivoirienne de gestion du patrimoine ferroviaire présente déjà un projet de construction et d’exploitation d’une ligne San-Pédro–Odienné–frontière Mali. Selon la SIPF, les premières études remontent aux années 1970, lorsque les autorités avaient identifié le transport ferroviaire comme une solution adaptée à l’évacuation de plusieurs ressources minières de l’ouest ivoirien vers le port de San-Pédro.
Des études réalisées en 2012 ont ensuite envisagé le prolongement de la ligne vers le Mali, via Odienné. Le projet actuellement présenté par la SIPF prévoit une longueur totale de 872 kilomètres entre San-Pédro et la frontière malienne, dont 540 kilomètres entre San-Pédro et Man et 332 kilomètres entre Man, Odienné et la frontière malienne.
La SIPF estime le coût du projet à environ 872 milliards de FCFA et prévoit une durée de réalisation de cinq ans dans sa fiche de projet. Elle évoque également environ 1 500 emplois directs prévisionnels. Ces chiffres correspondent toutefois aux estimations présentées dans la fiche du projet et ne constituent pas, à ce stade, l’annonce d’un financement définitivement bouclé.
De Man à Odienné, une infrastructure à vocation minière
Le tracé étudié ne répond pas uniquement à un objectif de connexion internationale. Il traverse plusieurs zones présentant un potentiel minier important.
La SIPF cite notamment les gisements de fer du Mont Klahoyo ainsi que les ressources de nickel identifiées dans la région de Biankouma-Touba. Le projet prévoit également une extension vers le Mont Nimba et, à terme, vers Bamako via Odienné.
Cette dimension explique l’importance accordée au transport ferroviaire. Pour les produits miniers lourds et volumineux, le rail peut permettre d’acheminer des tonnages importants sur de longues distances, avec une logique différente du transport routier.
L’enjeu pour la Côte d’Ivoire serait alors de ne plus considérer le rail uniquement comme une infrastructure de transport, mais comme une colonne vertébrale reliant production minière, transformation industrielle et exportation.
Une connexion avec le Mali et la Guinée
La portée régionale du projet constitue l’un de ses principaux intérêts économiques.
Côté malien, une connexion à Odienné pourrait offrir un accès supplémentaire au port de San-Pédro pour certaines marchandises et productions provenant du sud du pays. La SIPF a d’ailleurs déjà étudié une interconnexion ferroviaire permettant de relier le corridor ivoirien à Bamako.
Côté guinéen, l’ambition annoncée par le Premier ministre intervient dans un contexte marqué par le développement du projet Simandou. La Guinée, invitée d’honneur du SIA 2026, cherche elle aussi à renforcer ses infrastructures afin d’accompagner l’exploitation et la transformation de ses ressources.
La présence de la délégation guinéenne à Abidjan donne ainsi au projet une dimension supplémentaire : celle d’une possible complémentarité entre les infrastructures de transport et les grands bassins miniers de l’ouest de l’Afrique de l’Ouest.
Le port de San-Pédro comme point d’arrivée
Pour que cette stratégie fonctionne, le développement du rail devra aller de pair avec celui du port.
Le gouvernement ivoirien veut renforcer la capacité de San-Pédro afin que le port puisse absorber davantage de marchandises et jouer un rôle accru dans les échanges régionaux. Le chemin de fer aurait alors pour fonction d’alimenter cette plateforme depuis les zones minières et agricoles de l’intérieur.
Ce modèle repose sur une logique simple : produire à l’intérieur, transporter à moindre coût sur de longues distances, transformer davantage localement et exporter par voie maritime.
C’est précisément cette articulation entre infrastructures de transport et politique industrielle qui pourrait donner au projet sa portée économique.
Le financement reste le véritable test
L’annonce du 17 septembre ne signifie cependant pas que les travaux vont immédiatement commencer.
La Côte d’Ivoire devra encore préciser le calendrier, le montage financier, les modalités de réalisation et d’exploitation ainsi que la répartition des investissements entre les différents acteurs concernés. La mobilisation du secteur privé figure d’ailleurs au cœur du message porté par le Premier ministre lors du SIA 2026.
La Primature ivoirienne indique que le gouvernement souhaite désormais voir les entreprises privées devenir davantage concepteurs, investisseurs, exploitants et partenaires de long terme des infrastructures.
Cette orientation intervient dans le cadre du PND 2026-2030, qui accorde une place importante aux infrastructures et à la mobilisation des capitaux privés.
Un corridor, mais surtout une chaîne de valeur
Le véritable intérêt de cette liaison ferroviaire ne se mesurera donc pas seulement au nombre de kilomètres de rails construits.
Son impact dépendra de sa capacité à connecter durablement les zones de production aux marchés, à réduire les coûts logistiques, à favoriser la transformation locale des minerais et à créer de nouvelles activités autour des corridors.
Pour le Mali et la Guinée, l’enjeu serait également de disposer d’une connexion supplémentaire vers un port régional. Pour la Côte d’Ivoire, il s’agit de faire de San-Pédro un véritable point d’entrée et de sortie des flux économiques de l’ouest africain.
Entre l’annonce politique et la première locomotive, le chemin reste donc encore long. Mais si les études, le financement et les accords transfrontaliers suivent, le projet pourrait transformer une infrastructure ferroviaire en véritable corridor économique reliant les ressources de l’hinterland aux capacités portuaires ivoiriennes. C’est à cette condition que les rails pourront devenir plus qu’un moyen de transport : une infrastructure de compétitivité régionale.
La Rédaction



