Dette publique : Le Sénégal veut négocier en trois mois là où la Zambie a accumulé les retards.
Dakar vise un accord de principe avec ses créanciers officiels et les détenteurs d’obligations d’ici décembre 2026. Pour accélérer le processus, le gouvernement veut conduire les négociations en parallèle, contrairement aux démarches successives qui ont contribué à rallonger les restructurations de dettes en Afrique. Mais entre accord de principe et règlement définitif, le chemin reste semé d’obstacles.
Le Sénégal veut aller vite. Deux ans après la révélation d’importantes dettes publiques jusque-là non déclarées, le pays cherche à réorganiser ses engagements financiers et à retrouver des marges de manœuvre budgétaires. Son objectif : parvenir à un accord de principe avec ses créanciers officiels et ses détenteurs d’obligations d’ici décembre 2026, selon une information rapportée le 6 octobre par Reuters.
Ce calendrier particulièrement serré contraste avec l’expérience de la Zambie, dont le processus de restructuration, engagé après son défaut de paiement de 2020, s’est étendu sur plusieurs années. Pour Dakar, l’enjeu est de réduire les délais de négociation sans compromettre les conditions financières de l’accord ni la confiance des investisseurs.
Une dette devenue un obstacle au financement de l’économie
La crise de la dette sénégalaise a pris une nouvelle dimension en septembre 2024, lorsque les nouvelles autorités ont annoncé avoir découvert des engagements publics qui n’avaient pas été correctement déclarés par l’administration précédente.
Selon Reuters, les montants supplémentaires sont estimés à plus de 11 milliards de dollars par le Fonds monétaire international (FMI), tandis que certaines estimations d’analystes les situent autour de 13 milliards de dollars. Cette réévaluation a bouleversé la perception de la situation financière du pays et entraîné la suspension du programme de financement du FMI alors en vigueur.
Les conséquences dépassent la seule question des remboursements. Plus les recettes publiques sont mobilisées pour payer les intérêts et rembourser les emprunts, moins l’État dispose de ressources immédiatement disponibles pour les infrastructures, la santé, l’éducation et le soutien aux entreprises.
Le 1er septembre 2026, le ministre sénégalais de l’Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, a présenté le Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS). Selon le ministère, le déficit budgétaire, qui représentait 13,4 % du produit intérieur brut (PIB) en 2024, a été ramené à 6,4 % en 2025. Le gouvernement estime néanmoins que les contraintes budgétaires restent suffisamment fortes pour justifier une nouvelle étape dans la gestion de la dette.
Le pari d’une négociation menée en parallèle
Pour éviter les blocages, Dakar entend s’appuyer sur une version améliorée du Cadre commun du G20, le mécanisme international destiné à coordonner le traitement de la dette des pays confrontés à de graves difficultés financières.
L’approche envisagée repose notamment sur des consultations parallèles entre créanciers publics et privés, un partage plus précoce des informations et une meilleure coordination des discussions. L’objectif est de limiter les délais provoqués par les négociations successives, qui ont compliqué plusieurs restructurations souveraines sur le continent.
D’après Reuters, les autorités sénégalaises ont déjà échangé avec des créanciers officiels, des détenteurs d’obligations internationales et des banques détenant des créances non obligataires. Ces dernières ont constitué un comité chargé de coordonner leur participation aux discussions.
Cette organisation doit permettre de traiter simultanément plusieurs catégories de créances. Elle ne garantit cependant pas un accord rapide : les créanciers peuvent avoir des intérêts divergents, notamment sur les pertes qu’ils seraient appelés à supporter, les échéances de remboursement et les garanties offertes.
Les obligations et les produits financiers complexes au cœur des discussions
Les négociations concernent notamment les obligations internationales du Sénégal, dont l’encours est estimé à environ 5,2 milliards de dollars. Selon Reuters, le comité représentant les détenteurs d’obligations a indiqué que ses membres détenaient des titres d’une valeur nominale de 2,2 milliards de dollars.
Un autre dossier concerne les total return swaps (TRS), des contrats financiers dont les paiements dépendent de la performance d’actifs sous-jacents. Le Sénégal entend obtenir une contribution des créanciers liés à ces instruments, dont l’encours atteint environ 1 000 milliards de FCFA, soit 1,72 milliard de dollars selon Reuters.
Ces contrats, adossés à des titres publics en francs CFA, posent une question particulière : même si la dette libellée en monnaie régionale est exclue du périmètre annoncé par Dakar, le FMI classe les TRS concernés parmi les engagements extérieurs, en raison de la résidence des créanciers. Leur traitement pourrait donc devenir l’un des points sensibles des négociations.
La Zambie, le rappel des limites d’un calendrier ambitieux
La Zambie offre un exemple concret des difficultés que peut rencontrer une restructuration souveraine. En 2020, le pays est devenu le premier État africain à faire défaut sur sa dette souveraine pendant la crise liée à la pandémie de Covid-19.
Les discussions sur le traitement de sa dette extérieure ont ensuite progressé par étapes, avec des négociations entre créanciers officiels, puis des discussions complexes avec les détenteurs d’obligations internationales. Un accord sur 6,3 milliards de dollars de prêts officiels a été conclu en 2023, tandis que les discussions sur les obligations ont connu des revers avant d’avancer de nouveau en 2024. Le processus s’est donc étalé sur plusieurs années.
La comparaison doit toutefois être nuancée : les structures de dette, les catégories de créanciers et les circonstances économiques diffèrent entre les deux pays. Le Sénégal ne peut pas simplement reproduire une méthode pour garantir un résultat en trois mois.
L’expérience zambienne rappelle néanmoins qu’un accord entre une partie des créanciers ne suffit pas toujours à clore le dossier. Les modalités d’application, les accords bilatéraux et le traitement des créances restantes peuvent prolonger le processus bien au-delà de l’annonce initiale.
Un enjeu qui dépasse les comptes de l’État
Pour le Sénégal, la restructuration doit contribuer à alléger le service de la dette, c’est-à-dire les sommes consacrées au paiement des intérêts et au remboursement du capital. Elle doit aussi réduire les besoins de refinancement, qui correspondent aux nouveaux emprunts nécessaires pour remplacer les dettes arrivant à échéance.
Le gouvernement espère ainsi dégager des ressources pour financer les investissements publics et apurer progressivement les arriérés dus aux entreprises. Une amélioration de la trésorerie de l’État pourrait contribuer à soutenir l’activité économique et l’emploi.
Le traitement de la dette sénégalaise présente également un intérêt régional. Le marché financier de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) joue un rôle majeur dans le financement des États et des banques. Le maintien de la dette en francs CFA hors du périmètre annoncé vise notamment à préserver ce marché régional.
Décembre, premier rendez-vous décisif
Le calendrier annoncé par Dakar constitue un test pour la capacité des autorités à coordonner des créanciers aux intérêts différents. Un accord de principe d’ici décembre représenterait une étape importante, mais il ne signifierait pas automatiquement que les nouvelles conditions de remboursement seraient définitivement arrêtées et appliquées à toutes les créances.
Les prochaines étapes devront permettre de préciser le périmètre du traitement, les contributions attendues de chaque catégorie de créanciers et les modalités concrètes de mise en œuvre. La transparence des informations financières et la crédibilité des engagements budgétaires seront déterminantes pour rétablir durablement la confiance.
Le Sénégal veut gagner en trois mois le temps que d’autres économies africaines ont perdu en années de négociations. Mais la réussite ne se mesurera pas seulement à la rapidité de la signature : elle se jugera à la capacité du pays à alléger durablement sa dette sans étouffer l’investissement, fragiliser son économie ni reporter le coût de la crise sur les générations futures.
La Rédaction



