Sénégal : Le pari du riz « intensif » pour produire plus avec moins.
À Dakar, l’IPAR pousse le Système de Riziculture Intensive comme piste pour renforcer la souveraineté alimentaire.
Et si une partie de la réponse à la dépendance alimentaire du Sénégal se trouvait dans la manière de cultiver plutôt que dans la seule augmentation des superficies ? C’est l’une des questions posées mardi 8 septembre 2026 à Dakar, où l’Initiative Prospective Agricole et Rurale (IPAR Think Tank) a réuni chercheurs, producteurs, pouvoirs publics, acteurs privés et partenaires techniques autour du Système de Riziculture Intensive, ou SRI.
La rencontre vise un objectif précis : déterminer comment faire passer cette technique agricole, expérimentée notamment dans la vallée du fleuve Sénégal, du stade d’innovation testée sur le terrain à celui d’une pratique susceptible d’être intégrée aux politiques agricoles et climatiques du pays et, à terme, de l’Afrique de l’Ouest.
Derrière ce débat technique se trouve une question profondément économique : comment augmenter la production de riz tout en maîtrisant les coûts, l’utilisation de l’eau et des intrants, dans un contexte de changement climatique et de pression croissante sur les ressources naturelles ?
Le SRI, une autre façon de cultiver le riz
Le Système de Riziculture Intensive ne consiste pas simplement à mettre davantage de moyens dans une parcelle pour obtenir davantage de riz.
Son principe repose au contraire sur une utilisation plus rationnelle des ressources. La méthode cherche notamment à optimiser l’eau, réduire les besoins en semences et mieux utiliser les fertilisants, tout en favorisant davantage la matière organique.
Dans les expérimentations conduites par l’IPAR dans le département de Podor, des producteurs de l’Union de Galoya et de l’Union des jeunes agriculteurs de Koyli Wirndé (UJAK) ont été accompagnés à travers l’approche des Champs Écoles Producteurs.
Les premières évaluations participatives rapportées par l’IPAR font état d’une réduction des coûts de production, d’une utilisation moindre des engrais chimiques, d’une gestion plus économe de l’eau ainsi que d’une amélioration des rendements et des revenus chez les producteurs ayant adopté la pratique.
Une analyse de capitalisation publiée en 2026 rapporte, dans les expérimentations de Podor, une progression des rendements pouvant atteindre 1,6 tonne par hectare et une rentabilité accrue, avec un taux marginal de rentabilité de 165 %. Ces résultats restent toutefois liés aux conditions de l’expérimentation et ne peuvent être extrapolés automatiquement à l’ensemble de la riziculture sénégalaise.
L’eau devient un enjeu économique
Dans la vallée du fleuve Sénégal, l’efficacité de l’utilisation de l’eau n’est pas seulement une question environnementale.
Elle touche directement les coûts et la productivité des exploitations.
Le SRI cherche à modifier la manière dont l’eau est gérée dans la parcelle afin d’éviter une irrigation permanente. L’objectif est de fournir à la plante les conditions nécessaires à sa croissance tout en limitant les consommations inutiles.
Dans un contexte où le changement climatique accroît l’incertitude sur les ressources naturelles, cette approche peut devenir un levier de résilience pour les exploitations agricoles.
L’IPAR inscrit d’ailleurs le débat dans un contexte plus large de dégradation des terres, de salinisation des sols et de baisse des rendements. Le SRI est ainsi présenté non comme une solution miracle, mais comme l’un des outils pouvant contribuer à adapter la riziculture aux nouvelles contraintes climatiques.
Produire plus ne signifie pas forcément dépenser plus
C’est probablement l’un des principaux intérêts économiques du SRI.
Une agriculture plus productive est souvent associée à davantage d’engrais, davantage d’eau, davantage de semences ou davantage de mécanisation. Le SRI cherche à inverser cette logique en misant d’abord sur une meilleure utilisation des ressources disponibles.
L’enjeu pour le producteur est donc moins de multiplier les intrants que d’améliorer leur efficacité.
Si cette logique permet effectivement de réduire les coûts tout en maintenant ou en améliorant les rendements, elle peut améliorer la marge des exploitations. Pour les producteurs, la question du rendement par hectare devient alors indissociable de celle du revenu réellement dégagé après paiement des intrants, de l’eau, de la main-d’œuvre et des autres charges.
C’est cette dimension économique qui pourrait déterminer la capacité du SRI à passer du stade expérimental à une adoption plus large.
Le principal obstacle, le travail
L’innovation a toutefois son revers.
L’une des principales contraintes identifiées par l’IPAR concerne la pénibilité du travail, notamment lors du repiquage et du planage des parcelles.
Autrement dit, une technique qui permet potentiellement de réduire certaines consommations peut augmenter la demande de main-d’œuvre sur certaines opérations.
Ce paradoxe est central pour la mise à l’échelle.
Sans mécanisation adaptée, le SRI risque de rester difficile à adopter pour une partie des producteurs, particulièrement lorsque la main-d’œuvre familiale ou disponible localement est limitée.
L’IPAR souligne ainsi la nécessité d’alléger ces tâches grâce à une mécanisation appropriée et adaptée aux réalités des exploitations.
De la parcelle expérimentale à la politique publique
C’est précisément là que le dialogue organisé à Dakar prend toute son importance.
La rencontre ne réunit pas uniquement des chercheurs. Elle associe notamment l’Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA), AfricaRice, l’Agence nationale de conseil agricole et rural (ANCAR), le Programme national d’autosuffisance en riz (PNAR), la GIZ, le Global Green Growth Institute, le Centre de recherches pour le développement international et l’African Climate Foundation.
Cette diversité d’acteurs traduit une réalité : diffuser une innovation agricole ne dépend pas uniquement de sa performance agronomique.
Il faut également des producteurs formés, des équipements, du financement, du conseil agricole, des chaînes d’approvisionnement adaptées et des politiques publiques capables d’accompagner la transition.
La question du financement est donc centrale. Un producteur peut être convaincu par les résultats d’une nouvelle technique, mais ne pas disposer des ressources nécessaires pour acquérir le matériel ou supporter le coût de la transition.
Podor comme laboratoire
Le département de Podor occupe une place importante dans cette réflexion.
Le projet COINS, porté par l’IPAR avec notamment l’Union de Galoya, l’UJAK, l’ANCAR et le Conseil départemental de Podor, cherche à développer des pratiques agricoles permettant à la fois d’améliorer les moyens de subsistance, la sécurité alimentaire et l’utilisation durable des ressources naturelles.
L’IPAR mène également une réflexion prospective sur l’avenir du SRI à Podor à l’horizon 2035.
Cette démarche montre que la question dépasse le simple rendement d’une campagne agricole. Elle porte sur la capacité du système à résister dans le temps aux changements économiques, sociaux, environnementaux et climatiques.
Un enjeu qui dépasse les frontières sénégalaises
Le débat sénégalais intéresse aussi le reste de l’Afrique de l’Ouest.
Le riz occupe une place stratégique dans l’alimentation de la région, tandis que plusieurs pays cherchent à réduire leur dépendance aux importations alimentaires.
Dans ce contexte, une technologie capable d’améliorer la productivité tout en réduisant certaines consommations de ressources pourrait intéresser d’autres bassins rizicoles ouest-africains.
Mais le passage à l’échelle devra tenir compte des différences entre les pays : disponibilité de l’eau, systèmes d’irrigation, taille des exploitations, coût de la main-d’œuvre, accès au crédit, niveau de mécanisation et organisation des filières.
Le SRI ne peut donc pas être considéré comme une recette uniforme à appliquer partout. Sa diffusion suppose une adaptation aux réalités locales.
Le véritable test sera celui du revenu
Le Sénégal dispose aujourd’hui d’un premier retour d’expérience encourageant. Les expérimentations de Podor suggèrent que produire autrement peut permettre de réduire certaines charges, d’améliorer l’utilisation de l’eau et des intrants et, dans certaines conditions, d’accroître les rendements et les revenus.
Mais l’étape suivante est plus difficile : démontrer que ces résultats peuvent être reproduits à grande échelle, dans des exploitations différentes et sur plusieurs campagnes agricoles.
C’est à cette condition que le SRI pourra réellement devenir un instrument de politique agricole.
Car derrière le débat sur les techniques de repiquage, l’irrigation ou les engrais se joue une question beaucoup plus vaste : celle de la capacité du Sénégal à produire davantage de nourriture tout en préservant les ressources dont dépend son agriculture.
À Dakar, le SRI n’est donc plus seulement une affaire de chercheurs ou de producteurs. Il devient un test grandeur nature d’une nouvelle équation agricole : plus de production, moins de gaspillage et, surtout, davantage de revenu pour celui qui cultive.
La Rédaction



