Afrique de l’Ouest : Pourquoi les États paient-ils si cher pour emprunter malgré des risques parfois surestimés ?
Le paradoxe est au cœur du financement du développement africain : les États doivent mobiliser davantage de capitaux pour financer leurs infrastructures et leur transformation économique, mais ils supportent souvent une prime de risque élevée. En Afrique de l’Ouest, le problème est particulièrement visible sur les marchés de capitaux.
Un continent qui emprunte plus cher
Financer une route, une centrale électrique, une usine ou un réseau numérique coûte généralement plus cher en Afrique que dans les économies avancées.
Ce surcoût provient principalement de la prime de risque réclamée par les investisseurs. Lorsqu’un investisseur prête à un État, il ne regarde pas uniquement sa capacité actuelle à rembourser. Il évalue également la stabilité politique, les finances publiques, la disponibilité des devises, la profondeur du marché financier, la qualité des institutions et la probabilité d’un choc extérieur.
Le problème est que cette perception peut parfois conduire à une rémunération supérieure au risque effectivement constaté.
Une analyse publiée par Brookings en mars 2026 souligne ainsi qu’à fin octobre 2025, seuls 3 des 34 pays africains notés étaient classés dans la catégorie « investment grade ». La majorité du continent doit donc emprunter avec une prime associée à des signatures considérées comme spéculatives.
Le paradoxe des infrastructures
C’est ici que le décalage devient particulièrement frappant.
Selon la même analyse, le taux de défaut des investissements dans les infrastructures en Afrique s’établit à environ 2,6 %, l’un des niveaux les plus faibles au monde. Pourtant, les projets africains continuent de supporter des coûts de financement élevés.
Autrement dit, un projet peut présenter un risque opérationnel raisonnable tout en étant financé comme s’il était extrêmement risqué.
Cette différence entre risque réel et risque perçu a un coût économique considérable.
L’UNDP estime que 16 pays africains paient davantage pour leur dette qu’ils ne devraient le faire, en raison notamment de notations de crédit jugées trop faibles par rapport à leurs fondamentaux. Le manque à gagner associé est évalué à plus de 74 milliards de dollars.
Pour des économies qui doivent déjà consacrer une part importante de leurs recettes au service de la dette, cette différence peut être lourde.
La notation, ce chiffre qui peut coûter des milliards
Sur les marchés financiers, une note souveraine peut sembler abstraite. Elle ne l’est pas pour le ministère des Finances.
Une dégradation de notation peut réduire le nombre d’investisseurs prêts à acheter les obligations d’un pays. Certains investisseurs institutionnels sont en effet soumis à des règles qui limitent leurs placements dans les signatures classées sous le niveau « investment grade ».
Le résultat peut être mécanique : moins d’investisseurs, moins de demande pour les obligations, prix des titres plus faibles et rendements exigés plus élevés.
À l’inverse, une amélioration de la notation peut élargir la base d’investisseurs et réduire le coût du capital.
L’African Legal Support Facility rappelle que le passage sous le seuil « investment grade » peut provoquer un véritable « effet falaise », avec des ventes forcées par certains investisseurs institutionnels et une hausse de la volatilité.
Le problème des données africaines
Pourquoi cette perception du risque reste-t-elle aussi forte ?
L’une des explications avancées concerne la disponibilité et la qualité des données.
Brookings souligne que le manque de données pertinentes et fiables sur certaines économies africaines donne aux agences de notation un poids particulièrement important dans la perception du risque.
Pour un investisseur international qui connaît peu un marché, la notation devient alors un raccourci.
Elle résume en quelques lettres une réalité économique beaucoup plus complexe.
Mais lorsque les données sont insuffisantes, les risques peuvent être évalués de manière plus prudente. Et cette prudence a un prix.
L’UEMOA dispose pourtant d’un avantage : son marché régional
Pour l’Afrique de l’Ouest, et notamment pour l’UEMOA, le tableau est toutefois plus nuancé.
Les États membres disposent d’un marché régional des titres publics, permettant de mobiliser des ressources en francs CFA auprès d’investisseurs régionaux.
Ce mécanisme limite notamment l’exposition directe au risque de change associé à une dette libellée en dollars ou en euros.
Le marché régional ne signifie cependant pas financement bon marché.
Les États doivent toujours rémunérer les investisseurs en fonction de leurs besoins de financement, de leurs perspectives budgétaires et de la perception du risque.
La concurrence entre les émissions souveraines, la liquidité disponible dans le système bancaire et les conditions monétaires influencent également les taux.
Le marché régional devient stratégique
Cette question est d’autant plus importante que les besoins de financement des États ouest-africains augmentent.
Le financement des infrastructures, de l’énergie, de l’agriculture, de l’industrie et de la transformation numérique exige des montants considérables.
Or, lorsqu’un État emprunte à un taux élevé, le coût final d’un projet augmente.
Prenons un exemple simple : sur une dette de 100 milliards de FCFA, une différence de seulement 2 points de pourcentage représente 2 milliards de FCFA d’intérêts supplémentaires par an, toutes choses égales par ailleurs.
À l’échelle de plusieurs émissions et sur plusieurs années, la facture devient considérable.
Les garanties peuvent changer l’équation
Face à ce problème, les institutions financières africaines cherchent de plus en plus à utiliser les garanties pour réduire le risque supporté directement par les investisseurs.
Le mécanisme est simple : une institution comme une banque multilatérale garantit une partie du financement. L’investisseur est alors moins exposé en cas de défaut ou de problème majeur.
En juillet 2026, Reuters rapportait que les banques africaines et les institutions de développement recouraient davantage à ces garanties pour attirer des capitaux privés vers les infrastructures. L’objectif est notamment de faire passer certains projets à un niveau de risque compatible avec les exigences des grands investisseurs institutionnels.
Cette stratégie pourrait permettre de mobiliser une partie des importantes ressources détenues par les fonds de pension, les assureurs et autres investisseurs africains.
L’enjeu : ne plus financer l’Afrique comme un bloc homogène
L’un des problèmes du « risque africain » est justement qu’il tend à agréger des situations très différentes.
Le continent compte des économies exportatrices de pétrole, des pays agricoles, des États insulaires, des économies diversifiées et des marchés financiers très différents.
Les performances budgétaires, les réserves de change, la croissance et les capacités institutionnelles varient fortement d’un pays à l’autre.
Pourtant, une perception générale du risque africain peut conduire à une forme de prime régionale.
C’est l’une des raisons pour lesquelles l’Union africaine soutient la création d’une agence africaine de notation, l’African Credit Rating Agency (AfCRA), destinée notamment à apporter une lecture davantage contextualisée du risque africain.
Le véritable enjeu est le coût du développement
La question n’est finalement pas de savoir si l’Afrique doit emprunter ou non.
Elle doit investir. Et massivement.
Le véritable enjeu est donc de savoir combien coûte chaque franc emprunté pour financer son développement.
Améliorer la transparence budgétaire, produire davantage de données économiques fiables, renforcer les institutions, développer les marchés financiers locaux et améliorer la gestion de la dette peuvent contribuer à réduire cette prime.
Mais les investisseurs doivent également être capables de mieux différencier les risques au lieu d’appliquer mécaniquement une même perception à des économies très différentes.
L’Afrique de l’Ouest se trouve ainsi devant un défi déterminant : réduire l’écart entre le risque que les marchés imaginent et celui que les économies démontrent réellement.
Car chaque point de taux économisé sur la dette publique peut devenir un point de croissance supplémentaire disponible pour les infrastructures, l’éducation, l’énergie ou l’industrie.
Au fond, le problème africain n’est peut-être pas seulement de trouver de l’argent. C’est de parvenir à convaincre les marchés que l’argent prêté à l’Afrique ne doit pas systématiquement être facturé au prix fort. Tant que cette équation ne sera pas corrigée, une partie des ressources destinées au développement continuera de servir à payer le prix de la perception du risque plutôt que le prix du développement lui-même.
La Rédaction



