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Afrique : L’Agritech ne sortira pas les petits producteurs de la pauvreté sans réformer les marchés.

Applications agricoles, plateformes numériques, conseils météorologiques et outils de financement : les innovations se multiplient dans l’agriculture africaine. Pourtant, pour de nombreux petits exploitants, l’amélioration des techniques de production ne se traduit pas nécessairement par une hausse durable des revenus. Le défi dépasse la technologie : il concerne aussi l’accès au crédit, les infrastructures rurales et le partage de la valeur dans les chaînes agricoles.

L’agriculture africaine entre progressivement dans l’ère numérique. Des applications fournissent des informations météorologiques aux producteurs, des plateformes facilitent la commercialisation des récoltes et certaines entreprises utilisent les données agricoles pour proposer des services financiers adaptés aux exploitations rurales.

Mais cette transformation soulève une question économique fondamentale : les innovations permettent-elles réellement aux petits producteurs de sortir de la pauvreté ?

Dans une analyse intitulée Born Poor, Die Poor: Breaking the Economic Traps of Smallholder Farmers, Belal Jahjooh défend une idée centrale : la technologie ne suffit pas lorsque les agriculteurs restent enfermés dans des mécanismes économiques qui limitent leurs revenus et leur capacité à investir. Cette approche rejoint plusieurs constats formulés par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et la Société financière internationale (IFC) sur les obstacles à la transformation agricole.

Produire mieux ne signifie pas toujours gagner davantage

L’Agritech, contraction d’« agriculture » et de « technologie », regroupe les solutions numériques et technologiques destinées à améliorer la production, la commercialisation et le financement agricoles.

Ces outils peuvent apporter des bénéfices concrets. Des prévisions météorologiques plus fiables aident à planifier les semis. Des informations sur les prix peuvent améliorer les décisions de vente. Les plateformes de mise en relation peuvent faciliter l’accès aux acheteurs, tandis que les services numériques peuvent simplifier certaines démarches de financement.

Cependant, une meilleure productivité ne garantit pas automatiquement une hausse du revenu net. Un producteur peut récolter davantage, mais voir son bénéfice limité par le coût des engrais, du transport, de la location de matériel ou du crédit. Il peut également être contraint de vendre rapidement sa production, faute d’infrastructures de stockage ou d’un accès à plusieurs acheteurs.

Le problème n’est donc pas uniquement la quantité produite. Il réside aussi dans la capacité de l’exploitant à conserver une part suffisante de la valeur générée par son travail.

Le financement agricole, un verrou persistant

Le manque de financement demeure l’un des principaux obstacles à la modernisation des exploitations familiales.

Dans son rapport Scaling Up Farmer Financing through AgTechs in Sub-Saharan Africa, l’IFC estime à 117 milliards de dollars le déficit de financement concernant les petites et moyennes entreprises agricoles ainsi que les petits exploitants en Afrique subsaharienne. L’étude examine notamment les possibilités offertes par les entreprises technologiques agricoles en Côte d’Ivoire, au Ghana, au Kenya, au Nigeria, au Sénégal, en Tanzanie et en Ouganda.

Les solutions numériques peuvent contribuer à réduire cet écart en facilitant l’accès à certains services financiers et en améliorant la connaissance des activités agricoles. Mais elles ne remplacent pas des financements adaptés aux besoins des producteurs.

Le calendrier de remboursement, par exemple, doit tenir compte du cycle agricole : les dépenses interviennent souvent plusieurs mois avant les recettes issues de la récolte. Un crédit mal adapté aux revenus saisonniers peut ainsi fragiliser une exploitation au lieu de soutenir son développement.

L’enjeu consiste donc à associer innovation technologique, financement accessible et mécanismes de gestion des risques.

Le pouvoir de négociation, angle mort de certaines innovations

L’accès à l’information constitue un progrès, mais il ne garantit pas à lui seul un meilleur prix de vente.

Un producteur qui connaît les cours d’un marché régional dispose d’un avantage potentiel. Encore faut-il qu’il puisse transporter sa récolte, la conserver dans de bonnes conditions et attendre une offre plus intéressante. Sans stockage, sans organisation collective et avec peu d’acheteurs accessibles, sa marge de négociation reste limitée.

C’est là que les coopératives, les infrastructures rurales et l’organisation des circuits commerciaux prennent toute leur importance. En regroupant les volumes, les producteurs peuvent parfois réduire certains coûts et négocier collectivement avec les acheteurs. Des entrepôts adaptés peuvent également limiter les ventes précipitées après la récolte.

Les politiques agricoles doivent ainsi accompagner les innovations numériques par des investissements physiques et institutionnels. Une application ne peut pas, à elle seule, construire une route rurale, financer un entrepôt ou corriger un déséquilibre durable entre producteurs et acheteurs.

Le coût et l’accès aux technologies restent déterminants

La FAO souligne que les technologies agricoles numériques et automatisées peuvent améliorer la productivité, l’efficacité et la résilience des exploitations. Toutefois, son étude fondée sur dix études de cas dans des pays à revenu faible ou intermédiaire identifie plusieurs freins à leur adoption : coût des équipements, insuffisance des compétences numériques et environnement institutionnel parfois peu favorable.

Ces difficultés sont particulièrement importantes pour les petites exploitations, qui disposent de ressources limitées pour investir dans de nouveaux outils. L’accès à Internet, à l’électricité et aux services de conseil peut également conditionner l’utilisation effective des solutions proposées.

Le succès d’une innovation ne devrait donc pas être mesuré uniquement au nombre d’utilisateurs inscrits ou d’équipements distribués. Il devrait aussi être évalué à partir de son coût pour le producteur, de son utilisation dans la durée et de son effet réel sur le revenu agricole.

Au Mali et en Afrique de l’Ouest, penser toute la chaîne de valeur

Pour le Mali et les économies voisines, ces enjeux concernent aussi bien les céréales que le coton, le karité, le sésame, les fruits et légumes ou les cultures destinées à l’exportation.

Les outils numériques peuvent faciliter l’accès aux informations sur les marchés, aux conseils agricoles et aux services financiers. Mais leur efficacité dépend également de la disponibilité des intrants, de l’irrigation, du stockage, des infrastructures de transport et des débouchés commerciaux.

Une stratégie cohérente devrait donc combiner les solutions numériques avec l’accompagnement technique des producteurs, le financement adapté aux cycles agricoles, le développement des organisations paysannes et la transformation locale des produits.

Cette approche permettrait de mieux relier l’innovation aux objectifs économiques : réduire les pertes, maîtriser les coûts, améliorer les marges et stabiliser les revenus des exploitations.

Mesurer l’innovation à l’aune des revenus

L’Agritech représente une opportunité pour moderniser l’agriculture africaine. Mais sa contribution à la réduction de la pauvreté dépend des conditions dans lesquelles elle est déployée et de la place qu’elle accorde aux producteurs les plus vulnérables.

Pour les décideurs publics, les investisseurs et les entreprises technologiques, le véritable indicateur de réussite ne devrait pas être seulement le nombre d’applications lancées ou de producteurs connectés. Il devrait aussi mesurer la progression du revenu net, la capacité à financer la campagne suivante et la résistance des exploitations aux chocs climatiques et commerciaux.

La technologie peut aider l’agriculteur à mieux produire et à mieux vendre. Mais pour qu’elle contribue réellement à le sortir de la pauvreté, encore faut-il qu’il puisse accéder aux outils, financer son activité et conserver une part plus juste de la valeur créée.

La Rédaction

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