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Afrique : La pénurie d’eau devient un risque majeur pour l’économie.

Agriculture, énergie, industrie, mines, villes et services : la question de l’eau s’impose désormais comme un enjeu économique transversal en Afrique. Une nouvelle analyse publiée cette semaine alerte sur les risques croissants liés à l’épuisement des ressources, à la dégradation des infrastructures et à l’explosion de la demande. Pour le continent, l’eau n’est plus seulement une question environnementale : elle devient une infrastructure économique stratégique.

L’Afrique entre dans une période où l’eau pourrait devenir l’un des principaux déterminants de la croissance. La pénurie ne signifie pas nécessairement que le continent manque physiquement d’eau partout. Elle traduit aussi l’incapacité de nombreux pays à mobiliser, stocker, traiter et distribuer suffisamment cette ressource face à l’augmentation de la demande.

Une analyse publiée le 7 octobre 2026 par la revue spécialisée ESI Africa souligne ainsi que l’épuisement des ressources hydriques et la dégradation des infrastructures exposent de plus en plus les industriels, les opérateurs de services publics et les investisseurs à des risques économiques. La croissance des secteurs fortement consommateurs d’eau, notamment les centres de données, accentue également la pression sur les réseaux urbains.

Le sujet prend une dimension continentale particulière en 2026, année que l’Union africaine a placée sous le thème de la sécurisation durable de l’eau et de l’assainissement pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063.

Une ressource qui irrigue toute l’économie

L’eau est souvent considérée comme un besoin social avant d’être regardée comme un facteur de production. Or, son rôle économique est beaucoup plus large.

L’agriculture en dépend directement pour l’irrigation et l’élevage. L’industrie l’utilise dans les procédés de production. Les mines ont besoin d’eau pour plusieurs opérations de traitement des minerais. L’énergie en dépend notamment pour l’hydroélectricité et certains procédés de production thermique. Les villes, enfin, ne peuvent fonctionner sans réseaux d’adduction, d’assainissement et de traitement des eaux.

La Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) résume cette interdépendance : l’eau soutient les systèmes alimentaires, la production d’énergie, l’industrialisation, les villes et l’intégration régionale. Elle estime que seulement 40 % des Africains ont actuellement accès à une eau potable gérée en toute sécurité, tandis que seulement 30 % bénéficient de services d’assainissement gérés en toute sécurité.

La Banque mondiale estime pour sa part que plus de 400 millions de personnes en Afrique subsaharienne n’ont toujours pas accès à une eau potable sûre et que plus de 700 millions ne disposent pas de services d’assainissement de base.

Ces déficits sociaux deviennent mécaniquement des déficits économiques.

Agriculture : le premier front

L’agriculture constitue le secteur le plus directement exposé.

À l’échelle mondiale, elle représente environ 72 % des prélèvements d’eau douce, contre 15 % pour l’industrie et 13 % pour les services.

En Afrique, cette dépendance est particulièrement forte. Selon la Banque mondiale, l’agriculture emploie plus de 60 % de la population active du continent, alors qu’environ 95 % des terres cultivées restent dépendantes des précipitations.

Chaque épisode de sécheresse peut donc rapidement se transformer en choc économique : baisse des récoltes, recul des revenus ruraux, hausse des prix alimentaires, pertes d’emplois et augmentation des besoins d’importation.

Une étude de la Banque mondiale citée dans son analyse sur l’assèchement continental estime que les sécheresses en Afrique subsaharienne ont entraîné, entre 2005 et 2018, la perte de 600 000 à 900 000 emplois par an. Cela représente l’équivalent de 7 à 10 % des nouveaux emplois créés annuellement dans la région.

Le problème est donc loin de se limiter aux agriculteurs. Lorsque l’agriculture ralentit, ce sont aussi les transporteurs, les commerçants, les transformateurs agroalimentaires et les finances publiques qui peuvent subir le contrecoup.

L’industrie et les mines sous pression

L’eau constitue également un intrant industriel.

Les secteurs minier, agroalimentaire, textile, chimique et manufacturier utilisent des volumes importants d’eau à différents stades de leurs activités.

La CEA avertit que l’avenir industriel africain dépend de la sécurisation de cette ressource. Elle cite notamment l’hydroélectricité, l’énergie thermique, l’hydrogène vert, l’agro-industrie, les mines et l’industrie manufacturière parmi les activités dont le développement repose sur des systèmes hydriques fiables.

Pour les investisseurs, le risque devient donc concret : une entreprise peut disposer de capitaux, d’un marché et d’une énergie suffisante, mais être incapable d’augmenter sa production si son approvisionnement en eau n’est pas garanti.

La question pourrait ainsi progressivement entrer dans les critères d’évaluation des projets industriels au même titre que l’électricité, le transport ou la disponibilité du foncier.

L’énergie n’échappe pas au problème

Le lien entre eau et énergie est également déterminant.

L’hydroélectricité dépend directement des niveaux des cours d’eau et des retenues. Une baisse durable des ressources hydriques peut donc réduire la production électrique dans les pays fortement dépendants de cette source.

À l’inverse, certaines installations thermiques et industrielles nécessitent également de l’eau pour leurs processus de fonctionnement.

La Banque mondiale appelle d’ailleurs à raisonner selon un véritable nexus eau-énergie-alimentation, notamment pour les investissements agricoles et les infrastructures de résilience.

Cette interdépendance devient particulièrement importante pour les pays africains qui cherchent simultanément à industrialiser leur économie, développer l’agriculture irriguée et augmenter leur production énergétique.

Les villes deviennent un nouveau point de tension

La croissance démographique et l’urbanisation ajoutent une pression supplémentaire.

Les villes africaines se développent rapidement, parfois plus vite que les réseaux d’eau et d’assainissement. La CEA souligne que cette expansion urbaine exerce une pression croissante sur des infrastructures déjà insuffisantes, particulièrement dans les quartiers informels.

Cette situation représente un risque pour les entreprises comme pour les ménages.

Pour une entreprise, une alimentation irrégulière en eau peut interrompre la production. Pour un commerce, elle peut augmenter les coûts. Pour une ville, elle peut renchérir les dépenses publiques consacrées à l’approvisionnement, au traitement et à l’assainissement.

À Dakar, par exemple, la Banque mondiale avait déjà estimé que les événements extrêmes liés à l’eau et la pollution coûtaient au Sénégal plus de 10 % du PIB chaque année, tandis que les prélèvements d’eau pourraient augmenter de 30 à 60 % d’ici 2035.

Même si cette donnée est spécifique au Sénégal et ne peut être extrapolée à l’ensemble du continent, elle illustre le coût économique potentiel de l’insécurité hydrique.

Le changement climatique accélère la pression

La difficulté est aggravée par la modification du climat.

Sécheresses plus longues, précipitations irrégulières, inondations, dégradation des bassins versants et épuisement des nappes compliquent la gestion de la ressource.

La Banque mondiale estime que le continent africain dispose d’importantes ressources hydriques, mais que les infrastructures, les institutions et les mécanismes de financement ne permettent pas toujours de les transformer efficacement en services, en emplois et en croissance.

Le problème africain est donc paradoxal : le continent n’est pas dépourvu d’eau, mais il manque souvent des moyens pour la rendre disponible au bon endroit, au bon moment et au bon coût.

Un déficit d’investissement devenu économique

La réponse ne peut donc pas se limiter à la construction de nouveaux forages.

Les États doivent investir dans les réseaux d’adduction, les barrages, les réservoirs, l’irrigation, le traitement des eaux usées, la protection des nappes, la réduction des pertes et les systèmes de surveillance.

La déclaration de N’Djamena, adoptée en juillet 2026 lors du Forum africain de l’eau, appelle précisément à considérer l’eau comme une infrastructure économique stratégique et à accélérer les investissements dans l’eau, l’irrigation, les villes, l’énergie, l’industrie, les mines et le tourisme.

La Banque mondiale estime par ailleurs qu’une meilleure gestion de l’eau agricole pourrait devenir un puissant moteur d’emplois et de croissance. Son rapport de mars 2026 estime qu’une meilleure allocation de l’eau dans le système alimentaire mondial pourrait contribuer à créer jusqu’à 245 millions d’emplois à long terme, principalement en Afrique subsaharienne.

L’eau apparaît ainsi sous un double visage : facteur de risque lorsqu’elle manque ou est mal gérée, mais également opportunité d’investissement lorsqu’elle est mieux valorisée.

Le prochain grand chantier économique africain ?

Le débat sur l’eau change donc progressivement de nature.

Il ne s’agit plus seulement de garantir l’accès des populations à une ressource essentielle. Il s’agit de sécuriser les fondations matérielles de la croissance.

Une agriculture sans irrigation reste vulnérable aux pluies. Une industrie sans approvisionnement fiable ne peut planifier sereinement ses investissements. Une ville sans réseau performant voit ses coûts exploser. Une énergie hydraulique exposée aux sécheresses devient plus incertaine. Et une entreprise confrontée à une ressource rare doit intégrer cette contrainte dans son modèle économique.

Pour l’Afrique, la question de l’eau devient donc celle de la productivité, de l’emploi et de la compétitivité.

Le continent dispose de grands bassins fluviaux et de ressources considérables, mais leur répartition est inégale et leur exploitation reste limitée par les infrastructures et la gouvernance. Avec plus de 80 bassins fluviaux et lacustres transfrontaliers, la coopération régionale sera également déterminante.

L’eau pourrait ainsi devenir l’un des grands marchés d’infrastructures de la prochaine décennie : stockage, irrigation, traitement, recyclage, dessalement, réseaux intelligents et technologies d’économie d’eau.

Car le véritable risque pour l’Afrique n’est peut-être pas de manquer d’eau demain. C’est de manquer de croissance aujourd’hui faute d’avoir sécurisé l’eau dont son économie a besoin.

La Rédaction

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