Climat : La CEDEAO veut transformer le carbone en levier de financement pour combler un besoin de 294 milliards de dollars.
La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) accélère la création d’un marché régional du carbone. Réunis à Abuja, les États membres et leurs partenaires travaillent à la validation d’un cadre commun destiné à mieux positionner l’Afrique de l’Ouest sur les marchés internationaux du carbone.
294 milliards de dollars : le véritable enjeu
Le chiffre est spectaculaire, mais il faut éviter un raccourci : la CEDEAO ne prévoit pas de lever 294 milliards de dollars uniquement grâce au marché du carbone.
Ce montant correspond aux besoins de financement climatique estimés pour la région dans la stratégie régionale adoptée en 2022, afin de mettre en œuvre les engagements climatiques des États membres. L’ONU estime également les besoins de financement climatique de la CEDEAO à environ 294 milliards de dollars d’ici 2030.
Le marché carbone est donc envisagé comme un instrument supplémentaire de mobilisation de capitaux, aux côtés des budgets publics, des banques de développement, des investissements privés et des financements internationaux.
Cette nuance est importante : le carbone peut contribuer à réduire le déficit de financement, mais il ne peut, à lui seul, régler la facture climatique ouest-africaine.
Abuja pose les bases d’un marché régional
La CEDEAO a organisé à Abuja un atelier régional de trois jours consacrés à la validation du cadre devant permettre la création d’une plateforme régionale du marché du carbone.
La rencontre réunit des représentants des États membres, des institutions régionales et internationales, des partenaires techniques et financiers ainsi que des experts du climat et des marchés carbones.
L’ambition est de mettre en place un dispositif crédible, transparent et inclusif, capable d’harmoniser progressivement les approches nationales et de faciliter l’accès des pays ouest-africains aux marchés internationaux.
La CEDEAO travaille sur ce dossier depuis plusieurs années. En août 2024, elle avait déjà lancé le processus visant à établir un marché carbone régional standardisé, destiné notamment à faciliter la mobilisation de financements liés aux transactions de crédits carbone.
L’étape franchie cette semaine à Abuja vise donc à transformer cette première réflexion en architecture opérationnelle.
Pourquoi le carbone peut devenir une source de financement
Le mécanisme repose sur une idée relativement simple.
Lorsqu’un projet permet de réduire ou d’éviter des émissions de gaz à effet de serre, cette réduction peut, sous certaines conditions et après vérification, donner naissance à des crédits carbone. Ceux-ci peuvent ensuite être vendus à des entreprises ou à d’autres acteurs souhaitant financer des réductions d’émissions.
Pour l’Afrique de l’Ouest, le potentiel est considérable.
Les forêts, les terres agricoles, les mangroves, les paysages dégradés et certains projets d’énergies renouvelables peuvent notamment produire des crédits carbones à condition que les réductions d’émissions soient mesurables et vérifiables. La CEDEAO estime que le potentiel environnemental de la région pourrait lui permettre de mieux participer aux marchés internationaux.
Pour des économies confrontées à des contraintes budgétaires importantes, transformer une partie de ce capital naturel en ressources financières représente donc une perspective intéressante.
L’Afrique de l’Ouest veut éviter la fragmentation
L’un des problèmes actuels réside dans la fragmentation des marchés nationaux.
Chaque pays peut développer ses propres règles, ses registres, ses procédures de certification et ses mécanismes de suivi. Pour les investisseurs, cette diversité augmente les coûts et complique la comparaison des projets.
La CEDEAO veut précisément introduire davantage de cohérence.
La future plateforme régionale doit permettre de mutualiser l’expertise, réduire les coûts de transaction, renforcer les capacités nationales et améliorer la visibilité des projets ouest-africains auprès des investisseurs.
Pour une région composée de plusieurs économies aux capacités techniques et financières très différentes, cette mutualisation pourrait être déterminante.
L’article 6 de l’Accord de Paris en ligne de mire
Le projet s’inscrit également dans la mise en œuvre de l’article 6 de l’Accord de Paris, qui permet aux pays de coopérer dans la réduction des émissions et dans certains échanges internationaux de crédits carbone.
La CEDEAO considère ces mécanismes comme une opportunité pour attirer davantage de capitaux vers les projets climatiques et renforcer la participation de ses États aux marchés internationaux.
Mais cette ouverture internationale impose une condition : les crédits doivent être suffisamment fiables pour convaincre les acheteurs.
Dans ce marché, la quantité ne suffit pas. La qualité et la traçabilité deviennent des actifs économiques.
Le défi de la crédibilité
C’est probablement le point le plus sensible du projet.
Un marché carbone crédible doit pouvoir démontrer qu’une tonne de CO₂ annoncée comme évitée ou retirée de l’atmosphère l’est réellement. Il faut donc des systèmes solides de mesure, de suivi, de vérification et de certification.
La CEDEAO insiste ainsi sur les principes de transparence et d’intégrité environnementale dans la conception du futur mécanisme.
Sans ces garanties, les crédits pourraient perdre leur valeur et alimenter les critiques sur le « greenwashing », c’est-à-dire la présentation comme écologiques d’activités dont l’impact climatique réel est limité.
La confiance sera donc la première monnaie de ce nouveau marché.
Un potentiel pour les entreprises et les emplois verts
Le développement d’un marché régional pourrait également créer une nouvelle chaîne économique.
Des entreprises pourront développer des projets de reboisement, d’agriculture durable, de restauration des terres, de protection des mangroves ou d’énergies propres. D’autres pourront intervenir dans la mesure des émissions, la certification, le conseil environnemental ou la gestion des crédits.
Lors de l’atelier d’Abuja, les autorités nigérianes ont notamment mis en avant la capacité d’un marché régional bien conçu à attirer les investissements climatiques, soutenir les solutions fondées sur la nature, renforcer la participation du secteur privé et créer des emplois verts.
Le carbone pourrait ainsi devenir progressivement un secteur économique à part entière.
Une opportunité, mais pas un chèque de 294 milliards
Le défi reste toutefois immense.
La CEDEAO doit construire un marché suffisamment robuste pour attirer les investisseurs tout en garantissant que les populations locales bénéficient réellement de la valorisation de leurs ressources naturelles.
La question du partage des revenus sera particulièrement importante pour les communautés vivant autour des forêts, des terres agricoles ou des zones humides concernées par les projets carbones.
L’enjeu sera également d’éviter que les crédits carbones ne deviennent un simple produit financier déconnecté des réalités locales.
Pour l’Afrique de l’Ouest, le marché carbone pourrait ouvrir une nouvelle porte vers la finance climatique. Mais les 294 milliards de dollars de besoins rappellent que cette porte ne donne pas directement sur un coffre-fort. Il faudra des règles, des données fiables, des projets solides et surtout de la confiance. La CEDEAO vient de poser les fondations : reste désormais à démontrer que le carbone peut devenir non seulement une unité de réduction d’émissions, mais un véritable actif au service du développement africain.
La Rédaction



