Burkina Faso : L’État prend le contrôle total de la SOTRACO pour relancer les bus urbains.
Au Burkina Faso, la mobilité urbaine devient une affaire d’État, au sens strict. Réuni en Conseil des ministres le 27 novembre 2025, le gouvernement de transition a adopté deux décrets qui consacrent la prise de contrôle totale de la SOTRACO (Société de transport en commun de Ouagadougou) par l’État burkinabè.
Selon le compte rendu officiel, un premier décret autorise l’augmentation de la participation de l’État dans le capital social de la société, tandis qu’un second texte permet la reprise des actions détenues par les actionnaires privés, soit 36 075 actions représentant 8,39 % du capital. Ces décisions, souligne le gouvernement, « consacrent la prise de contrôle totale de la SOTRACO par l’État » et doivent permettre « d’impulser une nouvelle dynamique de gestion » au service de la politique de mobilité urbaine.
Pour les autorités, il s’agit de franchir un pas décisif : transformer la société de transport en un véritable bras armé de la politique publique de déplacement urbain, dans un contexte de croissance démographique, d’extension des villes et de fortes attentes sociales.
De la société d’économie mixte à l’étatisation complète
La SOTRACO n’est pas une nouvelle venue dans le paysage institutionnel burkinabè. Créée comme société d’économie mixte, elle associait l’État, certains de ses démembrements et des actionnaires privés dans une structure de droit commercial chargée d’assurer le transport urbain, principalement à Ouagadougou.
Mais les difficultés financières et opérationnelles se sont accumulées, au point d’amener l’État à revoir en profondeur le schéma de contrôle :
- En janvier 2024, une Assemblée générale extraordinaire acte une recapitalisation massive : le capital social passe de 800 millions FCFA à 5 milliards FCFA, avec l’objectif que l’État et ses démembrements détiennent au moins 75 % du capital.
- Cette recapitalisation s’accompagne déjà de la volonté affichée de “sauver la mobilité urbaine” et d’assurer la continuité du service dans la capitale et d’autres grandes villes.
La décision de novembre 2025 vient achever ce mouvement : en rachetant le reliquat de 8,39 % du capital détenu par le privé, l’État fait disparaître l’actionnariat privé du tour de table. La SOTRACO devient de facto une entreprise intégralement contrôlée par l’État, même si elle demeure une société de droit privé.
La SOTRACO, pivot d’une stratégie plus large de mobilité sociale
Si l’État serre ainsi la main sur la SOTRACO, ce n’est pas seulement pour des raisons de gouvernance. La société est appelée à jouer un rôle central dans plusieurs politiques publiques, au premier rang desquelles :
1. L’Initiative présidentielle pour une éducation de qualité
Dans le cadre de cette initiative, le gouvernement a engagé un vaste programme d’acquisition de bus pour faciliter le déplacement des élèves, étudiants et citoyens.
- Un programme d’environ 500 bus est évoqué, pour un coût global de près de 44,86 milliards FCFA, avec l’appui de partenaires financiers, notamment Vista Bank.
- La SOTRACO est appelée à être l’opérateur de référence pour l’exploitation de ces bus, en lien avec les collectivités locales.
L’objectif est double : fluidifier la mobilité urbaine et réduire le coût du transport pour les ménages, dans un contexte de pression sur le pouvoir d’achat.
2. L’extension du réseau à d’autres villes
Initialement centrée sur Ouagadougou, la SOTRACO voit son périmètre s’élargir :
- des opérations sont déjà engagées ou annoncées à Bobo-Dioulasso, Koudougou, Ouahigouya,
- en novembre 2025, un atelier à Kaya a été organisé pour valider le futur réseau de transport urbain, avec la SOTRACO comme opérateur clé.
La société devient ainsi un instrument national de mobilité urbaine, et non plus uniquement un opérateur de la capitale.
Gouvernance, gestion et viabilité : le pari de l’État
Derrière la reprise totale du capital, il y a aussi un diagnostic sévère des années passées.
Les documents officiels et les décisions prises depuis 2024 évoquent :
- des problèmes de gestion,
- des difficultés de trésorerie,
- une viabilité compromise malgré les soutiens de l’État,
- et un besoin urgent de restructuration.
En prenant le contrôle intégral de la SOTRACO, l’État se donne les mains libres pour :
- revoir l’organisation interne et les pratiques de gestion,
- réviser le modèle économique (tarifs, subventions, contrats avec l’État et les collectivités),
- aligner plus étroitement la stratégie de la société sur les priorités de service public :
- accès à l’éducation,
- réduction des embouteillages,
- baisse du coût de transport pour les populations vulnérables.
Mais ce choix comporte un double risque :
- Budgétaire : les recapitalisations, les achats de bus et l’extension du réseau représentent un effort financier conséquent pour les finances publiques.
- Opérationnel : l’étatisation totale ne garantit pas automatiquement une bonne gestion ; tout dépendra de la capacité de l’État à instaurer rigueur, transparence et professionnalisme dans la conduite de la société.
Relancer les bus pour apaiser la ville
Dans un Burkina Faso confronté à des défis sécuritaires, sociaux et économiques majeurs, la question peut sembler secondaire. Elle ne l’est pas.
Un système de transport urbain qui fonctionne :
- facilite l’accès à l’école, à l’emploi, aux marchés,
- réduit les coûts de déplacement pour les ménages,
- apaise en partie le climat social dans des villes sous tension.
En reprenant la SOTRACO à 100 %, l’État pousse un message clair : la mobilité urbaine n’est plus un secteur laissé à la seule logique économique, mais un outil assumé de politique publique.
Reste maintenant à transformer cette reprise de contrôle en résultats visibles sur le terrain : des bus qui roulent, à l’heure, accessibles, dans Ouagadougou, Bobo-Dioulasso, Kaya et ailleurs.
Car au bout de la chaîne, ce ne sont ni les décrets ni les montants de capital qui convaincront, mais le trajet quotidien de l’usager. S’il dure moins longtemps, coûte moins cher et devient plus fiable, alors la nationalisation de la SOTRACO aura trouvé sa véritable légitimité.
La Rédaction



