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Niger–Orano : Un convoi d’uranium parti d’Arlit rallume le bras de fer autour de la souveraineté minière.

La route poussiéreuse qui relie Arlit à Agadez, au nord du Niger, est redevenue un axe hautement stratégique. Le 27 novembre 2025, un convoi de camions transportant de l’uranium a quitté le site minier de la SOMAÏR, escorté par des forces de sécurité nigériennes, selon plusieurs sources concordantes.

Ce convoi transporte une partie des stocks d’uranium jusque-là immobilisés à Arlit, dans un contexte où plus de 1 300 tonnes de minerai seraient entreposées sur le site, faute d’exportation depuis la montée des tensions politiques entre Niamey et Paris après le coup d’État de juillet 2023.

En apparence, il ne s’agit “que” d’un mouvement logistique. En réalité, ce départ ravive un conflit explosif entre l’État nigérien et le groupe français Orano, ex-Areva, autour du contrôle de l’uranium nigérien.


Niamey assume sa souveraineté : “L’uranium est à nous”

Côté nigérien, le message est clair : l’État entend reprendre pleinement la main sur son uranium.

La SOMAÏR (Société des mines de l’Aïr), longtemps contrôlée majoritairement par Orano (63 %, contre 36 % pour la société d’État SOPAMIN), a été nationalisée à partir de 2024-2025 par les autorités de transition. Le Niger a retiré au groupe français ses permis sur plusieurs actifs, dont SOMAÏR et le gigantesque projet Imouraren, au nom de la souveraineté minière et de la remise à plat des accords jugés déséquilibrés.

Pour Niamey, les stocks d’uranium présents sur le site d’Arlit relèvent désormais :

  • du patrimoine national,
  • et de la compétence exclusive de l’État, qui se considère légitime pour décider de leur transport, de leur stockage et de leur éventuelle vente.

Dans cette logique, le départ du convoi est autant un geste logistique qu’un acte politique : montrer que l’ère des anciennes pratiques avec Orano est révolue, et que la junte au pouvoir entend exercer concrètement sa souveraineté sur la filière.


Orano dénonce un “transport illégal”

La version d’Orano est aux antipodes.

Le groupe français, qui n’a plus le contrôle opérationnel de la SOMAÏR depuis fin 2024 et qui a saisi le CIRDI (Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements), considère qu’il conserve des droits sur les stocks d’uranium déjà extraits.

Selon Orano :

  • le convoi du 27 novembre constitue un “transport illégal”,
  • il serait en contradiction avec une décision du CIRDI, qui encadre la gestion des stocks durant la procédure d’arbitrage,
  • l’entreprise s’inquiète également des conditions de sécurité et de traçabilité d’un convoi de matières nucléaires hors des circuits habituels.

En d’autres termes, pour Orano :

Le Niger n’aurait pas le droit de déplacer ni de disposer librement de ces stocks tant que le différend n’est pas tranché par l’arbitrage international.

Le convoi devient donc un bras d’honneur juridique autant qu’un mouvement de camions : Niamey s’affranchit de facto d’un cadre que le groupe français considère toujours comme valable.


Un bras de fer qui s’enracine dans la rupture politique de 2023

Ce convoi ne sort pas de nulle part. Il s’inscrit dans un long processus de rupture entre le Niger et la France, dont Orano est l’un des symboles économiques.

Depuis le coup d’État de juillet 2023, les nouvelles autorités nigériennes ont :

  • dénoncé les accords de défense avec Paris,
  • exigé et obtenu le retrait des troupes françaises,
  • multiplié les critiques sur la gestion de l’uranium et les retombées économiques jugées dérisoires pour la population.

Sur le plan économique :

  • les permis d’Orano ont été retirés ou non renouvelés,
  • la SOMAÏR a été nationalisée,
  • le groupe français a lancé plusieurs procédures d’arbitrage pour contester ces décisions et défendre ses actifs.

Le départ d’un convoi d’uranium sur fond de contentieux international, après des mois de blocage des stocks sur site, est donc la suite logique d’une escalade où chaque camp teste les lignes rouges de l’autre.


Uranium nigérien : un enjeu qui dépasse le face-à-face Niamey–Paris

L’uranium nigérien n’est pas un minerai comme un autre. Le pays a longtemps été un fournisseur clé pour le parc nucléaire français, devenu aujourd’hui majoritairement alimenté par d’autres sources mais historiquement très lié aux gisements du Sahel.

Or, la recomposition géopolitique en cours au Niger ne se joue pas qu’entre Niamey et Paris :

  • Plusieurs analyses mettent en avant un intérêt croissant de la Russie pour les ressources minières nigériennes, dont l’uranium, avec des discussions sur de nouveaux schémas logistiques et des partenariats miniers potentiels.
  • Dans un contexte de sanctions occidentales contre Moscou et de recherche de nouvelles routes d’approvisionnement, l’uranium du Sahel peut devenir un actif stratégique, pas seulement pour l’Europe mais aussi pour d’autres grands acteurs du nucléaire civil.

D’où l’importance de questions restées sans réponse à ce stade :

  • Où ira l’uranium transporté depuis Arlit ?
  • À qui sera-t-il vendu : clients historiques européens, nouveaux partenaires eurasiens, autres pays émergents ?
  • Quelles garanties de traçabilité, de sécurité et de conformité aux normes nucléaires internationales accompagnent ce convoi ?

Pour l’instant, aucune source publique fiable ne précise ni la destination finale, ni l’acheteur de ce chargement.


Entre souveraineté, droit et risque : une équation explosive

Sur le plan du droit international, le cas illustre la collision entre deux logiques :

  • celle d’un État qui revendique son droit souverain de disposer de ses ressources naturelles,
  • et celle d’un investisseur étranger qui invoque des contrats, des conventions bilatérales d’investissement et les décisions d’organes comme le CIRDI.

Sur le plan économique, le Niger cherche à :

  • optimiser la valeur de son uranium,
  • s’extraire d’un modèle perçu comme inéquitable,
  • et diversifier ses partenaires.

Mais sur le plan du risque, la manœuvre n’est pas neutre :

  • un bras de fer prolongé avec Orano peut peser sur l’attractivité du pays auprès d’autres investisseurs,
  • l’opacité autour de la destination du convoi peut nourrir des inquiétudes sur la prolifération ou la sécurité des matières nucléaires, même si aucun élément public ne vient à ce stade accréditer un usage détourné.

Au final, ce convoi parti d’Arlit concentre tous les ingrédients d’un dossier hautement inflammable :
Économie, juridique, nucléaire, géopolitique.

Et tant que Niamey et Orano n’auront pas trouvé, sous contrainte ou par compromis, une issue à leurs contentieux, chaque tonne d’uranium qui quitte le désert nigérien risque de raviver un peu plus les tensions entre le Niger, la France… et les autres puissances qui lorgnent sur les richesses du sous-sol sahélien.

La Rédaction

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