Chine–Afrique : 182 milliards de dollars de prêts, levier d’infrastructures… et de dépendances.
Depuis plusieurs années, un chiffre revient régulièrement lorsqu’il s’agit d’évoquer la présence financière de la Chine en Afrique : “près de 400 milliards de dollars de prêts”. Derrière cette formule choc, la réalité est plus nuancée.
Les données les plus complètes disponibles aujourd’hui, compilées par la Boston University – Global Development Policy Center via la base Chinese Loans to Africa (CLA), montrent que la Chine a accordé à l’Afrique 182,28 milliards USD de prêts entre 2000 et 2023, à travers 1 306 opérations impliquant 49 pays africains et 7 emprunteurs régionaux (institutions comme la BAD ou des banques de développement).
Le chiffre de 400 milliards USD renvoie plutôt à l’ensemble des prêts collatéralisés chinois dans le monde, tous continents confondus, estimés à 418 milliards USD entre 2000 et 2021 par le think tank AidData, ou plus largement aux 2 200 milliards USD de prêts et dons chinois à l’échelle mondiale depuis le début des années 2000.
Autrement dit : oui, la Chine a déployé une puissance de feu financière colossale, mais l’Afrique capte environ 180 à 200 milliards de dollars de prêts, et non 400 milliards à elle seule.
Quinze pays au cœur du dispositif
L’analyse des flux montre une forte concentration géographique.
Selon la base CLA, le top des emprunteurs africains comprend notamment : l’Angola, l’Éthiopie, l’Égypte, le Nigeria et le Kenya, qui figurent parmi les premiers bénéficiaires des financements chinois sur la période 2000–2023.
- L’Angola illustre le modèle emblématique des prêts adossés aux ressources : l’essentiel des financements est garanti par des recettes pétrolières, dans une logique “pétrole contre infrastructures”.
- La Zambie, le Kenya ou l’Éthiopie comptent aussi parmi les gros bénéficiaires, avec des volumes cumulés qui dépassent chacun les 9 milliards USD selon plusieurs travaux académiques et rapports d’experts.
Ces pays ont en commun d’être soit riches en ressources naturelles, soit stratégiques pour les corridors logistiques de la Belt and Road Initiative (BRI), l’initiative phare de Pékin lancée en 2013 pour relier la Chine au reste du monde par des infrastructures.
Des prêts orientés vers les infrastructures lourdes
La structure sectorielle des prêts chinois en Afrique confirme une priorité claire : financer les infrastructures structurantes.
D’après la base CLA de Boston University, sur les 182,28 milliards USD de prêts recensés entre 2000 et 2023 :
- Énergie : 62,7 milliards USD
- centrales hydroélectriques, thermiques ou à gaz,
- lignes de transport d’électricité,
- projets liés aux hydrocarbures.
- Transport : 52,7 milliards USD
- routes, autoroutes, chemins de fer, ports, aéroports.
- Télécoms & TIC : 15,7 milliards USD
- réseaux mobiles, backbone fibre optique, centres de données.
- Secteur financier : près de 12 milliards USD
- lignes de crédit à des banques publiques, banques régionales et institutions financières de développement.
Le reste est réparti entre eau et assainissement, industrie, zones économiques spéciales, santé, éducation et projets multisectoriels.
La Chine finance donc d’abord la colonne vertébrale économique du continent : les infrastructures qui rendent possible l’extraction, le transport, la production et le commerce.
Une mécanique contractuelle sophistiquée – et parfois opaque
Pour comprendre “comment” la Chine prête, il faut entrer dans la mécanique des contrats.
Les travaux d’AidData sur les prêts chinois montrent que, sur un échantillon mondial, Pékin a accordé 620 prêts collatéralisés représentant 418 milliards USD entre 2000 et 2021. Ces prêts sont adossés à des garanties concrètes : revenus pétroliers, recettes minières, flux douaniers ou revenus de projets.
Les contrats présentent souvent :
- des clauses de confidentialité,
- des dispositions interdisant aux pays bénéficiaires de traiter plus favorablement d’autres créanciers en cas de restructuration,
- des garanties renforcées sur certaines recettes futures.
En Afrique, une partie des financements suit ce schéma : les États cèdent des flux futurs (pétrole, minerais, recettes d’entreprises publiques) en échange de financements immédiats pour des infrastructures.
Cette mécanique permet à la Chine de se protéger contre le risque souverain et de sécuriser ses créances, tout en alimentant le débat sur un éventuel “piège de la dette” – un concept contesté mais politiquement puissant.
Une courbe en cloche : montée, pic, puis ralentissement
Les données montrent une dynamique en trois temps :
- Années 2000 : montée progressive, dans le sillage du lancement du FOCAC (Forum sur la Coopération Chine–Afrique) en 2000 et de la première vague d’accords stratégiques.
- 2013–2018 : phase de pic, avec la mise en œuvre de la Belt and Road Initiative.
- Pékin enchaîne les méga-projets : chemins de fer au Kenya ou en Éthiopie, barrages hydroélectriques, zones industrielles, ports.
- Plusieurs années dépassent les 10 milliards USD de nouveaux prêts annuels.
- Depuis 2019 : freinage net :
- baisse des nouveaux engagements,
- montée des difficultés de remboursement dans certains pays très exposés,
- renégociations et pressions internationales pour restructurer une partie de la dette.
- En 2023, la base CLA recense 13 nouveaux prêts pour seulement 4,61 milliards USD, très loin des sommets précédents.
La Chine semble désormais privilégier moins de volume, plus de sélectivité, avec davantage d’attention à la viabilité des projets et à la soutenabilité de la dette.
Infrastructures, influence et dépendances : un équilibre fragile
Pour l’Afrique, les prêts chinois ont apporté des infrastructures que peu d’autres bailleurs étaient prêts à financer à cette échelle et à cette vitesse : autoroutes, voies ferrées, barrages, réseaux électriques et télécoms qui transforment le paysage économique.
Mais cette manne a un revers :
- poids de la dette dans des pays déjà fragiles,
- dépendance à un petit nombre de créanciers,
- exposition à des contrats parfois peu transparents,
- tension sur les finances publiques en cas de choc externe (Covid-19, chute des prix des matières premières).
L’enjeu, pour les États africains, est désormais de renégocier les termes de la relation :
- mieux sélectionner les projets,
- diversifier les sources de financement,
- renforcer la transparence des contrats,
- s’assurer que les infrastructures financées par la dette chinoise génèrent réellement des recettes et de la croissance, plutôt que des charges supplémentaires.
Un partenaire incontournable, mais plus seul sur le terrain
Malgré le ralentissement des flux depuis 2019, la Chine reste un acteur financier incontournable sur le continent.
La différence, c’est qu’elle doit désormais composer avec :
- la montée des bailleurs traditionnels (FMI, Banque mondiale, BAD) sur les questions de soutenabilité de la dette,
- l’arrivée d’autres partenaires (Inde, pays du Golfe, Turquie) qui se positionnent sur les mêmes terrains,
- et surtout, la capacité grandissante de certains marchés africains à se financer directement sur les marchés internationaux ou via des mécanismes innovants (titrisation, green bonds, etc.).
L’histoire entre la Chine et l’Afrique ne se résume donc pas à un simple flux de 182 milliards de dollars : c’est une relation structurante, faite de routes, de rails, de ports… mais aussi de contraintes financières et de rapports de force que les deux parties doivent désormais rééquilibrer.
La Rédaction



